Comment est né ce projet, et quelle en est l’intention première ?
Catherine Laugier : À son arrivée à la Comédie de Caen en janvier 2024, Aurore Fattier a affirmé la volonté d’interroger le vivant. Cette orientation constitue l’une des lignes de force du projet que nous portons. L’idée est de réunir un ensemble pluridisciplinaire qui croise regards artistiques, réflexions citoyennes et ancrage territorial. L’ambition était aussi de dépasser le cercle du public habituel du théâtre pour aller à la rencontre d’habitants moins familiers du spectacle vivant.
Dans ce collectif, la présence de Jérôme Bel s’est imposée comme une évidence. Son travail et ses préoccupations faisaient écho aux nôtres et nos échanges ont rapidement fait émerger l’idée de ce temps fort.

Jérôme Bel : J’étais alors artiste associé au Centre national de la danse à Pantin et l’on m’avait confié la mission de programmer un festival sur l’écologie. En explorant le paysage chorégraphique européen, j’ai constaté que très peu de spectacles abordaient directement ce sujet. En revanche, de nombreux artistes s’inspiraient d’autres disciplines comme la philosophie, la biologie ou l’anthropologie, ce qui est aussi mon cas. J’ai donc proposé d’inviter directement ces penseurs et praticiens.
Ce décloisonnement s’est révélé extrêmement stimulant, aussi bien pour les artistes que pour les spectateurs. Lorsque le projet avec Aurore et Catherine a commencé à se dessiner, j’ai découvert à Caen une dimension nouvelle, celle du territoire. À Paris, tout est mouvant, sans véritable attache. À Caen, au contraire, la question écologique s’incarne dans un lieu concret, avec ses paysages, ses habitants et ses institutions. Cela s’est imposé comme un point de départ évident.
Comment s’est construite la programmation de Recommencer ?
Catherine Laugier : Le territoire normand offre une richesse extraordinaire. Il y a la ville, avec Hérouville et Caen, mais aussi la campagne, l’élevage, la nature, les cours d’eau. Cette diversité ouvrait une multitude de chemins possibles. Jérôme a pu explorer ce terrain en toute liberté, rencontrer des scientifiques, des artistes, des associations. Certaines pistes ont été retenues, d’autres seront poursuivies plus tard. La programmation s’est donc élaborée par des allers-retours, avec des partenaires locaux, dans un dialogue constant.
Jérôme Bel : Ce qui m’intéressait avant tout, c’était la diversité des pratiques. Nous avons voulu faire cohabiter des performances artistiques, des interventions de géologues, des conférences d’activistes et des films d’anticipation. La richesse naît de cette juxtaposition, conçue sans hiérarchie. Un scientifique reconnu dans son domaine se retrouve au même niveau qu’un artiste ou qu’un militant. C’est un geste égalitaire qui refuse de privilégier une discipline ou une notoriété particulière.
Vous avez choisi de concentrer une grande partie du programme sur un week-end. Pourquoi ?
Jérôme Bel : J’ai ce fantasme d’un théâtre qui retrouve sa fonction politique, presque comme dans la Grèce antique, où la population entière se réunissait. L’idée est de proposer, du matin au soir, une succession de rendez-vous courts – jamais plus d’une heure – souvent gratuits ou peu coûteux. Cela permet au public de circuler librement, de découvrir des propositions qu’il n’aurait pas choisies a priori. Un amateur de théâtre peut assister à une conférence scientifique, un militant peut découvrir une performance artistique. Ce mélange me paraît fondamental.
Catherine Laugier : Cette concentration crée une véritable effervescence. Tout un écosystème s’anime avec le cinéma d’arts et d’essai voisin, la bibliothèque et les librairies partenaires. Le programme prévoit aussi des ateliers, des rencontres et un espace convivial avec des livres et des endroits pour partager, échanger. Plus de quarante rendez-vous sont annoncés, donnant à ce temps fort une densité exceptionnelle.
Quels intervenants marquent particulièrement cette édition ?
Catherine Laugier : Parmi les artistes associés à la Comédie, Estelle Zhong Mengual, historienne de l’art, a conçu une visite guidée inédite du Musée des Beaux-Arts, intitulée Un œil pour le vivant. Elle a exploré les réserves du musée pour interroger la place du vivant non-humain dans la peinture. Chloé Latour, quant à elle, prolonge le travail de son père Bruno Latour en développant des ateliers participatifs avec des associations locales. À cela s’ajoutent des cinéastes documentaristes, des critiques, des chercheurs… La programmation est volontairement hétérogène.
Jérôme Bel : Il n’y a pas de tête d’affiche, ce n’est pas le propos, ni le projet. Le principe est de tout mettre sur le même plan, les artistes, les scientifiques et les activistes. C’est cette équité qui donne sens à la manifestation.
Jérôme Bel, en quoi ces rencontres nourrissent-elles votre propre démarche artistique ?
Jérôme Bel : Elles sont essentielles. Chaque discussion m’apprend quelque chose. Je découvre des disciplines qui m’étaient étrangères, des récits inattendus. Cela crée une nouvelle communauté de pensée autour des enjeux écologiques. Beaucoup d’entre nous se sentent isolés, parfois éco-anxieux. Ici, nous partageons nos découvertes, nos lectures, nos doutes, avec une grande bienveillance. C’est cette expérience que je souhaite transmettre au public : accepter d’aller vers l’inconnu, et se laisser surprendre.
Quel rôle peut jouer une institution culturelle face à la crise climatique ?
Catherine Laugier : Les rapports scientifiques ne suffisent pas à changer les imaginaires. Le théâtre a la responsabilité d’inventer d’autres récits, de proposer des histoires qui ouvrent des possibles. Il s’agit de trouver des chemins de traverse pour que ces questions s’ancrent dans les consciences.
Jérôme Bel : Oui, et c’est une mission à laquelle je tiens. Le théâtre ne peut pas se limiter à distraire. Il doit aussi aborder des sujets difficiles, même si cela dérange. Mais encore faut-il inventer des formes désirables, qui donnent envie d’écouter, de rester, de s’engager. C’est ce défi que nous relevons avec Recommencer ?.
Recommencer ? Manifestation pour le vivant
La Comédie de Caen – CDN
Du 11 au 19 octobre 2025