L’ivresse a-t-elle jamais mené quelque part ? Ces dernières années, des personnalités comme Claire Touzard, Virignie Despentes, Artus et Maxime Musqua ont contribué à battre en brèche l’idée selon laquelle l’alcool serait un révélateur de soi ou du moins un élément festif nécessaire. Prenant le contre-point de cette mouvance, Frédéric Bélier-Garcia choisit, pour sa première création en tant que directeur du Théâtre de La Commune, de mettre en scène Les Enivrés d’Ivan Viripaev. Après avoir monté en 2019, au Théâtre de la Tempête, Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre, c’est la seconde fois qu’il se frotte à l’écriture singulière du dramaturge russe.

Au centre du plateau, un dispositif bi-frontal sépare la scène en deux rangées de gradins. Entre elles, un sol enneigé se transforme tour à tour en sortie de boîte de nuit, en club de jazz ou en abribus. C’est dans ce cadre mouvant que se déroule la folle soirée des Enivrés. Brinquebalants et titubants, quatorze personnages venus de milieux très divers s’y croisent au hasard de la fête et de leurs errances nocturnes.
Des scènes incongrues
Construite comme une suite de saynètes, la pièce prend des allures de chassés-croisés et relève souvent du cocasse : trois amis cherchent de la viande dans les cuisines d’un restaurant végétarien ; un fils unique affirme à qui veut l’entendre que son frère est prêtre ; un homme nie en bloc, devant ses amis, le décès de sa mère « tuée par le chat ».

Reste que les femmes n’y trouvent guère de salut : folles, prostituées, quittées ou abandonnées, la pièce leur réserve une galerie de rôles aux relents misogynes. C’est sans doute le pari de Viripaev : placer sur le même plan l’homme d’affaires et la « cinglée », le client et la « putain », tous égaux dans les vapeurs de l’alcool. Mais au-delà de ces micmacs conjugaux, la satire sociale peine à émerger.
Quelles fulgurances ?
Pas toujours très fine, cette matière aurait pu engendrer un théâtre radicalement absurde. Dommage que la mise en scène insiste tant sur le texte, confiant aux comédiens la lourde tâche d’occuper un vaste plateau presque nu. On y tourne en rond. Les fulgurances enivrées cèdent trop souvent la place à de lancinants appels au « Seigneur » et à « Dieu », dans d’étranges repentirs ressassés. Quant au discours sur nos « identités sociales » et « assignations à résidence », il reste discret, hormis une pique contre les végétariens qualifiés de « fascistes ».
Ni tout à fait absurde, ni vraiment grave, cette grande fête traversée par les musiques de Kompromat, Arcade Fire ou Jaden Smith & Rory peine à s’affirmer. Et à nous dire, in fine, quelque chose de nos fièvres contemporaines.
Les Enivrés d’Ivan Viripaev
Création
La Commune d’Aubervilliers – Centre Dramatique National
Du 19 septembre au 3 octobre 2025
Durée 2h.
Traduction : Tatiana Moguilevskaia et Gilles Morel
Mise en scène : Frédéric Bélier-Garcia
Collaborateur artistique : Vincent Deslandres
Avec : Cheik Ahmed Thani, Ana Blagojevic, Geoffrey Carey, Sébastien Chassagne, Vincent Deslandres, Oussem Kadri, Jin Xuan Mao, Marie Mangin, Christophe Paou, Polina Rebel Pshindina, Marie Schmitt, Pierre-Benoist Varoclier
Création lumière : Dominique Bruguière
Création son : Bernard Vallery
Costume : Pauline Kieffer
Scénographie : Jacques Gabel
Construction décor : David Gondal, Adrien Mares.