© Arnaud Bertereau

Woke, l’heure de (ré)création pour Virginie Despentes

Sollicitée par le Théâtre du Nord, Virginie Despentes convoque les plumes de Paul B. Preciado, Anne Pauly et Julien Delmaire. Un texte à huit mains qui prend le syndrome de la page blanche pour point de départ et la fascisation de la société en guise de toile de fond.
18 septembre 2025
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Dans une scénographie aussi mastoc qu’inhospitalière, quatre personnages pianotent sur le clavier de leur MacBook. Décor à la palette grisâtre, esthétique corporate et fausses plantes. Face à la commande d’une grande institution, matérialisée par la présence intempestive d’un directeur réactionnaire (Félix Maritaud), ce quatuor de têtes pensantes peine à mener sa mission à bien. Que dire ? Comment le dire ? Existe-t-il des colères contre-productives ?

© Arnaud Bertereau

Ce sont leurs personnages eux-mêmes qui viendront parasiter les débats politiques et esthétiques. Fantômes venus hanter leurs créateurs, tous partagent leur exubérance, leur ras-le-bol, leurs regrets. De ces interventions naît progressivement une grande révolution contre ce chef despote, tant pour ce qu’il leur fait subir que pour ce qu’il incarne. En cela, le déroulé (et la distribution) est largement comparable à celui de la pièce que Virginie Despentes a présentée en fin de saison dernière à la Colline : Romancero Queer

Dans cette histoire à tiroirs où tout semble possible, la complicité de l’équipe apparaît comme une évidence. On redécouvre également la versatilité de personnalités comme celle de Soa de Muse, créature que l’émission Drag Race France tendait à borner dans un rôle. Des interprètes telle Soraya Garlenq brillent par leurs coups d’éclats imprévisibles. On sent un plaisir presque enfantin à farfouiller dans la malle à déguisements et le tout semble si sincère que l’emballement du public coule de source.

Au plateau, on trouve en effet de grands noms de la scène cabaret, quelques comédiens de cinéma ou encore des personnalités comme Casey ou Mata Gabin. Des identités fortes, souvent identifiées pour leurs engagements politiques. La rencontre semble évidente et l’euphorie collective servira de fil rouge à cette écriture fragmentée.

© Arnaud Bertereau

La page blanche ouvre donc ce spectacle qu’on espérait haut en couleurs. Les atermoiements, les doutes, les idées tuées dans l’œuf sont paradoxalement un terreau fertile pour de nombreux artistes. Pourtant, l’évidence de la commande qui vient ouvrir les hostilités fait grincer des dents. En gardant à l’esprit la difficulté croissante de la diffusion des créations, on a du mal à plaindre ces artistes accomplis à qui on a déroulé le tapis rouge, mais qui ne trouvent rien à dire. 

On retrouve certes le sens de la formule qui a fait le succès de l’autrice de King Kong Theory ou encore les réflexions philosophiques de Paul B. Preciado. Chaque plume est d’ailleurs très identifiable, tant et si bien qu’on peine souvent à aboutir à un grand tout. En se disputant cette page blanche, chacun vient convoquer ses démons, ses fantasmes, ses regrets, mais il manque une intrigue et même, dans une certaine mesure, un véritable propos. Le réquisitoire contre les réactionnaires, exercice auquel Virginie Despentes excelle quel que soit le support, sonne creux.

© Paulin.e Rachel

Face aux paniques morales de tous bords et au « backlash », ce retour en arrière théorisé par des autrices féministes après des décennies de conquis sociaux, le spectacle entend matérialiser un espace de rire, de communion et de galvanisation.

Pourtant, ce « woke » brandi par les conservateurs de tous poils pour désigner ceux qui s’indignent des injustices, reste une chimère. Matérialisée par de grandes lettres noires, elle ne permet qu’une mise en abyme trop superficielle. Ce terme épouvantail pourrait être investi comme un « retournement du stigmate » (le fait de se réapproprier une insulte qu’on nous adresse) et c’est d’ailleurs la promesse des artistes qui portent le projet.

C’est sans doute ce qui explique ce dernier pan du spectacle, plus cabaret. Il n’empêche que l’ambiance festive que la pièce parvient à distiller dans la salle reste un peu en l’air. C’est certainement pour cela que Romancero Queer, créé dans la foulée, reprend le sillage du premier texte.


Woke mis en scène par Virginie Despentes
Créé et vu le 19 novembre 2024 au Théâtre du Nord – Lille

Tournée
Du 24 septembre au 2 octobre 2025 au TPM Montreuil
7 et 8 octobre 2025 au Quai, CDN Angers Pays de la Loire
14 et 15 octobre 2025 au CDN Orléans Centre-Val de Loire

Mise en scène : Virginie Despentes
Texte : Julien Delmaire, Virginie Despentes, Anne Pauly, Paul B. Preciado
Avec : Sasha Andres, Casey, Félix Back, Poline Baranova Kiejman, Mata Gabin, Soraya Garlenq, Ambre Germain-Cartron, Félix Maritaud, Mascare, Soa de Muse (en alternance), Miya Péchillon et Clara Ponsot
Scénographie : David Bobée, Léa Jézéquel
Assistanat à la mise en scène : Fatima Ben Bassal
Lumière : Stéphane Babi Aubert
Son : Jean-Noël Françoise
Costumes : Caroline Tavernier
Décor : Ateliers du Théâtre du Nord
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