Dans l'ombre du martyr de François Abou Salem © DR

La Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée au cœur de son sujet

L’événement, initié par le Théâtre des 13 vents et conçu en partenariat avec de nombreuses structures du bassin montpelliérain, connaît une troisième édition lourde de sens. Un rendez-vous fait de rencontres autour de la scène, où l’art tend à se développer au plus près du réel.
16 novembre 2025
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Les formes et les thématiques se multiplient depuis près de deux semaines déjà. Au gré d’une programmation portée par une douzaine de structures partenaires, cette Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée se veut à l’image de cet immense espace qui sépare les peuples autant qu’il les rassemble : riche, plurielle, ouverte et en danger. Après une ouverture conjointe autour des pièces Silence, ça tourne de Chrystèle Khodr et YES DADDY de Bashar Murkus et Khulood Basel, une nouvelle semaine vient de s’achever.

Celle-ci, marquée par les représentations de Necropolis d’Arkadi Zaides et de la pièce Et tout est rentré dans le désordre de Julie Benegmos et Marion Coutarel, autant que par la création On fera mieux la prochaine fois de Nicolas Heredia, a trouvé son point d’orgue au cours d’une journée hybride. Comme il est de coutume, une fois par mois, au Théâtre des 13 vents, artistes et chercheurs se sont retrouvés à l’occasion d’un Qui Vive ! à la thématique toute indiquée, entre les premières françaises de A Place of Safety d’Enrico Baraldi et Nicola Borghesi et celle de Dans l’ombre du martyr de François Abou Salem et Paula Fünfeck.

A Place of Safety
A Place of Safety du collectif Kepler-452 © Luca Del Pia

C’est en pleine mer que le collectif Kepler-452 s’apprête à embarquer le public avec A Place of Safety – Voyage en Méditerranée centrale. Au plateau, un amas de gilets de sauvetage a pris forme sous une passerelle de bateau suspendue dans les airs. La scénographie d’Alberto Favretto donne d’office le ton : il sera ici question de ces navires qui arpentent la Mare Nostrum pour y secourir celles et ceux qui tentent de la traverser au péril de leur vie.

En l’occurrence, c’est à bord du Sea-Watch 5 que Nicola Borghesi et Enrico Baraldi ont glané le matériau nécessaire à leur création. Et pour cause, dans leur démarche artistique, le document occupe une place centrale. Après avoir passé plusieurs semaines aux côtés des humanitaires et des migrants, les artistes italiens ont ainsi compilé témoignages, extraits sonores et vidéos, afin de rendre compte de l’urgence de la situation. Avec elle vient aussi la question de la responsabilité des États européens dans la gestion du flux migratoire, et ce que celle-ci raconte de notre rapport à l’autre, notamment lorsqu’il est étranger.

Le propos développé par cette pièce est éminemment politique, d’autant que les metteurs en scène s’entourent non pas de comédiens, mais des membres de l’équipage venus raconter leur propre expérience. Malgré un sujet essentiel, dans cette approche qui se structure en une série de monologues, le documentaire prime nettement sur l’écriture artistique, dans un décor dont le rôle dépasse difficilement l’illustratif et la reconstitution.

Scènes de vie

C’est au milieu de la forêt que Danya Hammoud a choisi d’implanter son projet Scènes de vie, une recherche performative menée avec des amateurs. Rassemblés au sein d’un même cercle délimité par une série d’enceintes tournées vers le centre, spectateurs et interprètes sont ainsi plongés dans un même espace-temps. Pourtant, l’expérience que chacun s’apprête à y vivre devrait être différente d’une personne à l’autre.

Vivons-nous dans le même monde ? C’est avec cette question que la chorégraphe libanaise introduit la présentation de ce travail en cours. À partir de là, l’artiste propose une performance qui dépend autant du jeu que du regard. Une fascinante création sonore à l’appui, elle cherche dans les images du quotidien ce qui peut glisser de l’ordinaire vers la violence. À travers des regards et des gestes à première vue anodins, Scènes de vie ouvre tout un champ d’interprétations, entre ce qui se voit et ce qu’il reste à imaginer.

Qui Vive !
Les Enfants de la guerre de Jocelyne Saab (capture d’écran)

Il s’agit de l’un des nombreux rendez-vous instaurés par Nathalie Garraud et Olivier Saccomano depuis leur arrivée à la direction du Théâtre des 13 vents. Un samedi par mois, les spectateurs comme les professionnels sont invités à partager ensemble une journée faite de rencontres et de débats autour des arts et de la société. À l’occasion de cette troisième Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée, les regards se sont tournés du côté de la Palestine. Un programme de haute intensité entre documentaires et création artistique.

Après un séminaire mené par Olivier Neveux, chercheur associé au CDN de Montpellier, sur la question des grandes ruptures dans l’histoire du théâtre, c’est la documentariste Jocelyne Saab qui a ouvert le bal de cette journée. Avec une sélection de cinq de ses films, tournés au Proche-Orient dans les années 70 et 80, la réalisatrice disparue en 2019 porte un regard particulièrement sensible sur celles et ceux que sa caméra enregistre.

Femmes palestiniennes s’entraînant au combat, enfants jouant à la guerre avec la précision glaçante des soldats, mercenaire sanguinaire devenu formateur militaire… Les images ont beau avoir près de cinquante ans, leur contemporanéité est effrayante. Ces documentaires n’en sont que plus précieux.

Mais à peine le temps de reprendre son souffle, et déjà la journée se poursuit avec une rencontre entre Olivier Neveux et Najla Nakhlé-Cerruti. Autrice du livre Le Théâtre palestinien et François Abou Salem chez Actes Sud (Prix de la critique 2025), elle a ainsi pu revenir sur l’histoire et l’important héritage de cet artiste franco-palestinien décédé en 2011. Une introduction à point nommé avant la première représentation française de Dans l’ombre du martyr.

Dans l’ombre du martyr
Dans l’ombre du martyr de François Abou Salem © DR

Le récit est celui d’un homme hanté par la mort de son frère. Mais dans son esprit comme dans son histoire, cette tourmente est sous-jacente. Elle ne s’exprime que lorsqu’elle décèle une faille, une faiblesse dans le déni et les protections derrière lesquelles cet homme s’est réfugié. Car lui vit. Une vie qui ressemble désormais à un combat solitaire qu’il ne s’est jamais préparé à mener.

Dans cette pièce imaginée par François Abou Salem à partir de son propre vécu, le texte de Paula Fünfeck est d’une grande finesse. Sans rien céder à la démonstration, l’autrice parvient à révéler toute la fragilité inhérente à son unique locuteur, interprété avec beaucoup d’agilité par Waseem Khair. D’un rapport de représentation qui va sciemment jusqu’à l’exubérance, à la violence des troubles qui le rongent de l’intérieur, le comédien évolue dans un équilibre précaire qu’il maîtrise avec talent. Quelque part semble planer Un rapport pour une académie de Kafka, le discours public de cet homme le menant habilement à affronter ses traumatismes enfouis.

C’est en tout cas ce que permettent le théâtre et ses conventions, avec lesquelles Dans l’ombre du martyr joue ouvertement. Comme le narrateur est condamné à investir son propre esprit pour l’empêcher de se laisser submerger, Waseem Khair habite comme il peut l’espace qui lui est dédié. Qu’importe s’il n’est peuplé que de chaises ou si ses frontières se résument à des traits blancs, qui pourraient être franchis sans effort.

Les jours à venir

La Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée n’a pas encore dit son dernier mot. Dans la semaine qui vient, de nombreuses propositions sont encore à traverser. Parmi elles, le concert, au Théâtre Jean Vilar à Montpellier, du chanteur Walid Ben Selim, dont la voix résonnera également à l’occasion de la clôture de cette édition au Théâtre Molière Sète. Avant cela, la Scène nationale accueillera Le Rêve d’Elektra de Clément Bondu au Centre Culturel Léo Malet de Mireval.

Rencontres, performances et lectures compléteront aussi le programme de ces jours à venir à travers le territoire. Une dernière semaine pour affirmer à nouveau l’engagement de cet événement en faveur d’une création artistique vent debout contre l’adversité, quel que soit son visage.


Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée
Du 6 au 22 novembre 2025

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