Sous les voutes de verre et de fer du Carreau du temple, un tableau vivant s’établit dans la pénombre. Huit danseurs prennent la pose, guidés par de la pulsation obstinée d’une kick. Dépouillé en apparence, Haute Couture révèle progressivement la flamboyance caractéristique du waacking, des mouvements emphatiques au maximalisme des costumes.
De ce style qui a permis à tant de danseurs queers d’exprimer leur singularité, Josépha Madoki imagine un show où le collectif n’est jamais synonyme d’uniformité. Grâce à une scénographie inventive, signée Marta Pasquetti, la pièce replace les coulisses d’un défilé sur les devants de la scène. Sur ce plateau immaculé, les placements sont savamment réfléchis. La création lumière de Marine Stroeher vient constamment redéfinir l’espace et le terrain de jeu ne cesse de muter : du geste ou du vêtement, on ne sait ce qui permet à l’imaginaire de se déployer. Mais force est de constater que chaque scène démontre la créativité de cette jeune chorégraphe qui sait s’entourer.
Des clubs aux plateaux

Depuis les clubs gays américains des années 1970 jusqu’aux institutions les plus prestigieuses, le waacking s’est progressivement taillé une place de choix dans le paysage culturel. Pour arracher quelques étoiles à Hollywood dans le rayon d’une boule à facettes, des populations marginalisées se sont fédérées autour de ce style de danse empouvoirant, cousin des cultures hip-hop. Dans cette quête incessante de glamour, chaque danseur devient son propre metteur en scène dans les clubs, les battles. En constituant sa propre communauté, chaque région du monde développe ses propres singularités.
Comme une ambassadrice de cette culture, Josépha Madoki l’a faite rayonner dans le collectif Ma Dame Paris mais aussi dans les impressionnantes compétitions du All Europe Waacking Festival. Danseuse hip hop formée à la danse jazz et au classique par la suite, interprète pour Sidi Larbi Cherkaoui qu’elle a par exemple assisté pour les chorégraphies de Starmania de Thomas Jolly, l’artiste entreprend aujourd’hui de faire déborder la culture waacking jusque dans les lieux les plus emblématiques.
Un genre à part entière
On lui doit les chorégraphies de l’épatant Roméo et Juliette de Charles Gounod porté à l’Opéra Bastille en 2023 mais aussi quelques tableaux pour la Cérémonie d’Ouverture des Jeux Olympiques. Depuis, Josépha Madoki porte ses propres spectacles, à commencer par D.I.S.CO. , projet né du confinement qui a pu observer une belle tournée.
Avec S.T.U.C.K. de Mounia Nassangar, présenté à la dernière Biennale de la Danse ou la GlitterWhack présentée à la Villette en novembre dernier, le genre s’est imposé dans toutes les institutions. Mais ce qui fait la force de Haute Couture, c’est le maillage entre tous les référentiels que vient convoquer Josépha Madoki.
Mode et waacking : l’évidence d’une association
Si on identifie facilement le waacking aux impressionnants battements de bras qui propulsent le corps, le guident et le déstructurent, le genre ne serait rien sans cette attention portée à la garde-robe. C’est justement tout l’intérêt de ce spectacle choral : convoquer le vestiaire des grandes maisons, avec lui, le savoir-faire auquel il doit son prestige. À la manière des houses de Voguing qui s’approprient les incontournables du luxe (House of Gucci, House of Revlon, House of Ricci…), les danseurs s’emparent de la puissance des catwalks pour signer tour-à-tour des solos étourdissants.
Au rythme de la partition lancinante de Naajet, le tombé, le mouvement et le jeu sur le volume sont commentés, décortiqués, magnifiés. Le travail de Mario Faundez et des étudiants de l’Atelier Chardon Savard subliment le denim pour des silhouettes uniques, asymétriques et d’une flamboyance rare. Loin des mannequins-cintres des podiums, chaque interprète brille par la singularité de sa tenue mais aussi de la manière dont il est possible de l’incarner.
Dans cette célébration à l’énergie contagieuse, Josépha Madoki s’impose comme une cheffe d’orchestre d’une créativité confondante. Tableaux époustouflants de maîtrise, équilibre consciencieux entre cohérence artistique et expression de soi, Haute Couture s’impose comme un trait d’union inspirant entre danse et mode qui montre que plus que jamais les frontières entre les disciplines gagnent à se brouiller.
Haute Couture de Josépha Madoki
Le Carreau du Temple
du 10 au 11 décembre 2025
durée 1h
Chorégraphie de Josépha Madoki
Costumes de Mario Faundez, avec la participation des étudiants de l’Atelier Chardon Savard
avec Rémi Bajrami, Chiara Corbetta, Célia Derrahi, Tomasz Gawęcki, Lucie Goudeau, Mariam Kamara, Exaucé Lokebo, Mathis Said
Musique originale de Naajet
Voix enregistrée de Bixente Simonet
Conception lumière de Marine Stroeher
Scénographie de Marta Pasquetti