© Simon Gosselin

Menace chorale : le fascisme tapi dans l’ombre des chants

Ton décalé, univers singulier, un brin barré, Gabriel Sparti poursuit son exploration de la nature humaine par la dérision. Il signe une farce noire qui met à nu les mécanismes de réappropriation du folklore par l’extrême droite.
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Il fallait oser. S’emparer des codes rassurants d’une chorale amateure pour en fissurer l’innocence et révéler, avec une précision troublante, comment l’acte le plus anodin peut devenir un terrain de conquête idéologique. Ici, le loup ne surgit pas. Il attend, observe, s’insinue. Il joue avec le subconscient et distille, dans un chant bucolique, une vision du monde fondée sur la grandeur nationale, la supériorité raciale, le virilisme et la glorification du travail.

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Le décalage opère avec finesse. Sous des airs faussement inoffensifs et grâce à des situations volontairement absurdes, Gabriel Sparti et ses interprètes touchent juste. Derrière les rires et les caractères légèrement déphasés, une réalité âpre affleure. Rigide, inquiétante, elle finit par resserrer son étau.

Une chorale comme refuge

Dans le village de D’ici, quelque part en Suisse, la chorale reprend ses répétitions de septembre. Les vacances ont laissé les corps détendus, les sourires faciles. Jean-François, Violette et les autres renouent avec leurs habitudes, heureux de se retrouver autour du chant.

Ils revisitent le patrimoine musical local : comptines, airs folkloriques, mélodies évoquant pâturages verdoyants et vies simples, loin des villes. Autour d’eux pourtant, le réel insiste. Les travaux s’éternisent, le bruit et la poussière s’installent, l’agacement monte. Rien, pourtant, ne semble entamer leur plaisir d’être ensemble.

Dans les silences et les paroles à demi-mots, les différences apparaissent. Parcours, origines sociales, sensibilités se heurtent. Le chant, lui, gomme presque tout. Cette année, l’enjeu change d’échelle : la chorale est sélectionnée pour un programme européen, piloté par l’Italie, en vue d’un grand concert célébrant les musiques traditionnelles comme ciment culturel du continent. Une chanteuse italienne de renom les accompagnera pendant un an.

Les premières fissures

Très vite, l’harmonie se fissure. Sous l’enthousiasme collectif, des tensions surgissent. De petits drames se jouent. Des attitudes autoritaires s’installent. Des gestes d’abord bienveillants se durcissent. Le silence s’impose, les questions sont étouffées, la contestation découragée.

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Par touches presque imperceptibles, un autre visage apparaît. La pratique culturelle se contamine. Un texte est modifié, une intention se déplace, la comptine devient hymne. L’idéologie ne s’impose jamais frontalement, elle contourne, s’adapte, infiltre.

Nommer, interdire, dénoncer ? La confrontation directe ne fonctionne plus. Détournées, les notions de liberté d’expression et de liberté individuelle neutralisent toute opposition. Ce qui se joue ici n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Une farce noire sans jugement

Avec une intelligence de plateau remarquable et une troupe affûtée, Gabriel Sparti, épaulé à la dramaturgie par Yann-Guewen Basset, expose les mécanismes à l’œuvre dans la réappropriation culturelle de l’extrême droite. Il montre. La fable, légèrement teintée de surréalisme, lui permet d’éviter la caricature.

Si le spectacle gagnerait encore à être resserré pour atteindre pleinement sa cible, sa force est déjà implacable. Le ton est drôle, dérangeant et infernal. Portée par Raphaëlle Corbisier, Karim Daher, Alain Ghiringhelli, Anne-Sophie Sterck, Laure Valentinelli et Tara Veyrunes, tous remarquables, Menace chorale frappe juste, oscillant sans cesse entre le dérisoire et le profondément terrifiant.

Dans un décor minimal — chaises, pans de murs, estrade — le huis clos enferme peu à peu corps et esprits. L’espace paraît étroit, le sujet circonscrit. Il n’en est rien. Par le texte, les détails, les apartés et les micro-événements, la vie de la chorale déborde du plateau. Elle raconte le monde alentour, son état, ses crispations. Tandis que nombre de pays se replient et durcissent leurs discours, le néofascisme avance désormais à visage découvert, porté par des paroles fallacieuses autant que vitupérantes, mais d’une efficacité redoutable. Le geste de Gabriel Sparti résonne comme un souffle salvateur. 

Envoyé spécial à Bruxelles

Menace chorale de Gabriel Sparti
Création le 16 janvier 2026 au Manège de Maubeuge
durée 2h

Tournée 
20 au 31 janvier 2026 au Théâtre Les Tanneurs, Bruxelles
10 mars à 20 à La Halle aux Grains – Scène nationale de Blois dans le cadre du temps fort Premières Fois ! #3

Mise en scène et écriture Gabriel Sparti
Interprétation et écriture – Raphaëlle Corbisier, Karim Daher, Alain Ghiringhelli, Anne-Sophie Sterck, Laure Valentinelli, Tara Veyrunes
dramaturgie et écriture ) Yann-Guewen Basset
assistanat à la mise en scène Margot Dufeutrelle
stagiaire à la mise en scène Nelly Pons
direction musicale Ségolène Neyroud
scénographie Marie Szersnovicz
création lumière Nora Boulanger Hirsch
création sonore Laure Lapel
régie générale Antoine Vanagt

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