Que représente le Festival SPRING pour vous ?
Lancelot Rétif : C’est le moment phare du travail de la plateforme que nous formons, les deux pôles nationaux cirque normands. Toute l’année, nous accompagnons des artistes en résidence, en coproduction, dans des parcours parfois très longs. SPRING, c’est la fenêtre que l’on ouvre grand. Celle qui donne à voir ces projets et leur offre une visibilité à l’échelle de toute la région.

Ce qui nous importe, c’est que la Normandie entière vive au rythme du cirque de création pendant un mois. Pas seulement les lieux identifiés « cirque », on parle d’une quarantaine de partenaires. C’est un festival atypique. D’ordinaire, on se déplace vers un lieu, à un instant précis. Là, c’est l’inverse. Le cirque vient au plus près des habitants, dans leurs salles habituelles, dans leurs communes, avec deux points d’ancrage forts : Cherbourg et le Cotentin pour La Brèche, Rouen et sa métropole pour Elbeuf.
Hélène Debrix : Nous souhaitons vraiment irriguer tout le territoire en jouant aussi bien dans des lieux dédiés que dans des gymnases, des salles des fêtes, parfois dans des villages de moins de mille habitants. Déployer le cirque contemporain partout, dans les grandes villes comme dans les plus petits bourgs, c’est affirmer qu’il a toute sa place, qu’il n’est pas un art périphérique mais un art vivant au cœur des territoires.
Comment s’organise la co-direction ?
Hélène Debrix : Ce sont les deux pôles qui portent ensemble le festival, dans une collaboration parfaitement équilibrée. La réflexion artistique et la programmation sont menées conjointement.
Lancelot Rétif : Et ce n’est pas seulement une affaire de directions. Les équipes travaillent ensemble : communication, médiation, administration. Les projets que nous accompagnons parfois depuis deux ans trouvent naturellement leur place dans SPRING.
Nous nous retrouvons régulièrement pour construire l’édition à venir, croiser les envies, veiller à la diversité des formes, des agrès, à la parité. Peu à peu, une ligne se dessine. La thématique n’est jamais décrétée à l’avance. Elle émerge petit à petit.
En 2026, elle s’est imposée comme une évidence : reprendre son souffle. Face à un monde accéléré, saturé, beaucoup de propositions artistiques appelaient à la respiration. Nous avons reconnu là quelque chose qui faisait écho à notre propre situation et à celle du secteur.
Combien de temps faut-il pour bâtir une édition ?

Lancelot Rétif : Un an et demi pour l’architecture avec les partenaires, mais en réalité deux ans, parfois davantage, si l’on remonte au repérage artistique. Chaque lieu a sa temporalité. Certains programment très tôt, d’autres doivent composer avec des contraintes locales fortes. C’est un travail de dentelle. Il faut penser la diversité, les cohérences de tournée, les contraintes techniques, les hauteurs sous plafond, les calendriers. Rien ne se fait d’un bloc.
Hélène Debrix : En amont, il y a tout le travail d’accompagnement des artistes, des compagnies émergentes. Là, on remonte à deux ans, deux ans et demi. Le festival n’est que la partie visible d’un engagement beaucoup plus vaste.
Qu’en est-il des créations en 2026 ?
Hélène Debrix : Cette édition est particulière. Depuis le départ à la retraite d’Yveline Rapeau, qui dirigeait les deux établissements, nos tutelles réfléchissent à la gouvernance future. Nous avons reçu un mandat de programmation plus tardivement que d’habitude.
Il y aura trois créations : Catharsis de la Cie Les Complémentaires (Marianna Boldini et Basile Forest) au Cirque-Théâtre d’Elbeuf, la recréation de Flam(m)e par la compagnie SCoM (Coline Garcia) au Théâtre de l’Arsenal à Val-de-Reuil, et Notes jonglées, réunissant des musiciennes de l’Orchestre de l’Opéra de Rouen-Normandie et deux jongleurs normands. Au total, plus de quarante spectacles – pour la plupart nouvellement créés – pour près de cent quarante représentations pendant un mois. Parmi ceux-ci, quinze auront été soutenus par la Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie.
Comment choisissez-vous les artistes ?

Lancelot Rétif : Il n’y a pas de mode d’emploi unique. Les chemins sont multiples. Nous découvrons des projets lors de présentations professionnelles, dans des festivals, par le bouche-à-oreille, par des artistes qui nous sollicitent. Nous sommes membres du réseau circusnext, dédié à l’émergence, en lien avec le CNAC ou l’Académie Fratellini. Cela crée des passerelles précieuses.
Ensuite, nous cherchons la cohérence éditoriale. Par exemple, en 2026, un focus autour de la roue cyr s’est dessiné. Explorer un agrès, en renouveler les écritures. C’est une alchimie plus qu’une recette.
Hélène Debrix : Parfois c’est une rencontre. Parfois un compagnonnage au long cours ou l’envie partagée avec un partenaire. Chaque engagement a son histoire.
Le public suit-il cette évolution du cirque contemporain que vous portez ?
Hélène Debrix : Oui, sans hésitation. Le public a intégré que le cirque contemporain se situe à la croisée de la danse, de la musique, des arts plastiques, de la vidéo. Cette hybridation parle à beaucoup. Les salles sont pleines, ici comme ailleurs.
Les scènes pluridisciplinaires consacrent désormais une part importante de leur programmation au cirque. C’est un signe fort.

Lancelot Rétif : Le cirque reste un art de la transgression. Il défie la gravité, investit des lieux inattendus, se glisse là où on ne l’attend pas. Il peut être sans paroles, direct, physique, accessible.
Aujourd’hui, on dépasse le simple effet spectaculaire. On cherche des écritures qui disent autrement, qui prennent le temps. Reprendre son souffle, c’est aussi cela : sortir du « waouh » pour aller vers un discours sensible.
Quels seront les temps forts de cette édition ?
Hélène Debrix : L’ouverture se déploiera sur trois jours de parcours professionnels, d’Elbeuf à Cherbourg en passant par Caen. Présentations de projets, rencontres, spectacles : une traversée de la région qui relie nos deux pôles. En clôture, les Family Fun Days proposeront des spectacles jeune public et des temps festifs à La Brèche puis au Cirque-Théâtre.
Lancelot Rétif : Et puis il y a ces grandes formes attendues, comme la présentation des étudiants du CNAC à Elbeuf, ou des propositions plus atypiques comme un cabaret cirque et drag autour d’un repas-défilé de mode dans une petite commune. SPRING est multi-couches. Chaque territoire vit son propre rythme au sein d’un même élan.
Festival Spring
9 mars au 8 avril 2026