Laurent Natrella ©️ Fabrice Robin

Laurent Natrella : « Fantasio choisit le masque du bouffon pour révéler l’absurdité du monde »

Du 24 février au 1er mars 2026, le Théâtre Kleber Méleau en Suisse reprend Fantasio d'Alfred de Musset, dans une adaptation portée par l'artiste né à Marseille, et une jeune distribution issue des grandes écoles suisses. Créé en 2023, le spectacle poursuit aujourd'hui sa route en tournée.
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Pourquoi avoir choisi de monter Fantasio aujourd’hui ?

Laurent Natrella : Cette aventure part d’un désir de transmission. Je travaillais avec de jeunes acteurs sortis depuis trois ans des écoles suisses. Je cherchais un texte qui corresponde à leur souffle et à leur vitalité. Nous voulions un classique. Je me suis souvenu que Fantasio est né de l’imagination débridée d’un auteur de vingt et un ans. La pièce garde en elle une frénésie jubilatoire, celle d’une jeunesse en quête de sens, pleine de fougue, de verve et de folie douce.

Fantasio d'Alfred de Musset, mise en scène de Laurent Natrella © Lauren Pasche
© Lauren Pasche

Le XIXᵉ siècle sort d’une succession de bouleversements majeurs. Les Révolutions, l’Empire, les Restaurations, la Monarchie de Juillet ont ébranlé les certitudes héritées de l’Ancien Régime. Dans ce paysage de ruines, on tente de reconstruire du sens et des valeurs. L’œuvre de Musset me paraît emblématique de ce moment. C’est-à-dire une jeunesse portée par le désir de refonder quelque chose tout en doutant de la possibilité même de cette reconstruction.

En quoi cette relecture entre-t-elle en résonance avec notre présent ?

Laurent Natrella : Nous traversons une période de bascule. Les démocraties vacillent, les pouvoirs autoritaires progressent, les guerres sont aux portes de l’Europe, l’argent prend le pas sur tout et influe sur les décisions politiques. Tout cela fragilise les repères collectifs. Dans la quête des personnages de Musset, j’entends un écho très contemporain : la recherche de sens au cœur d’un monde instable.

Pourquoi Fantasio choisit-il d’endosser le masque du bouffon ?

Laurent Natrella : Fantasio est une sorte de double de Musset. À travers lui, c’est le regard de l’auteur sur son monde qui s’esquisse. Le personnage choisit une fuite lucide. Accablé par ses créanciers, désespéré par l’ordre bourgeois établi, il endosse le masque du bouffon pour échapper à l’emprise du réel.

© Lauren Pasche

Le masque devient une stratégie de survie, mais aussi une arme. En feignant le décalage, il met à jour l’absurdité du monde. Il choisit la place du bouffon, donc celle de l’artiste dans la cité. Se tenir à distance, parfois se mettre en retrait, pour tendre au monde un miroir sans complaisance.

Face à lui, le prince de Mantoue agit comme si le monde était un terrain de jeu. Il impose sa vision par la force et l’argent. On voit nettement qu’il est fou, mais il a le pouvoir d’inscrire cette folie dans la réalité. Derrière le conte, les structures profondes de la pièce parlent de la folie du monde.

Comment avez-vous abordé la mise en scène ?

Laurent Natrella : Musset écrit Fantasio après un échec au théâtre. Il décide d’écrire pour être lu dans des salons littéraires. Le recueil s’intitule Théâtre dans un fauteuil. Libéré des contraintes scéniques, il circule entre des registres très contrastés. Il devient un enfant terrible du romantisme et mêle sans retenue satire, élégie, éclats comiques et murmures intimes. Je voulais rester fidèle au mouvement même de son écriture, passer d’un style à l’autre avec la plus grande fluidité.

 Quel univers esthétique avez-vous cherché à déployer sur le plateau ?
© Lauren Pasche

Laurent Natrella : Nous avons cherché un univers flamboyant, capable de glisser d’images très contemporaines vers des paysages féeriques et oniriques, parfois burlesques, sans perdre la poésie légère et fantasque chère à Musset. Il s’agissait de suivre la fantaisie de l’auteur, de passer de la mélancolie de cette jeunesse face au monde, à un regard burlesque posé sur le pouvoir et les conventions, tout en circulant entre ces registres avec virtuosité.

Comment sest faite la distribution ?

Laurent Natrella : Certains comédiens avaient été mes élèves. D’autres, je les ai choisis après des auditions. Sans l’avoir prémédité, j’ai réuni des artistes formés dans quatre grandes écoles suisses : La Manufacture – Haute école des arts de la scène, Les Teintureries à Lausanne, fermée depuis, l’école Serge Martin à Genève et la Scuola Teatro Dimitri.

Chaque école transmet une technique différente. Dimitri, par exemple, est très axée sur le corps ou le clown, d’autres écoles sont plus axées sur le texte. Or Fantasio exige à la fois une grande précision de la langue et une physicalité joyeuse. Il y a du cirque, de la chanson, beaucoup de musique. Cette diversité d’apprentissages nourrit la richesse du spectacle.

Et après Fantasio ?
Fantasio d'Alfred de Musset, mise en scène de Laurent Natrella © Lauren Pasche
© Lauren Pasche

Laurent Natrella : Je reprends la tournée de Vingt mille lieues sous les mers d’après Jules Verne et mis en scène par Valérie Lesort et Christian Hecq. À la création en 2015 au Théâtre du Vieux-Colombier de la Comédie-Française, j’étais Conseil, puis le capitaine Nemo la saison dernière. Cette année, je serai le professeur Aronnax. Il y a quelque chose d’assez réjouissant à traverser ainsi un même spectacle d’un rôle à l’autre.

Je vais aussi rejoindre la compagnie 14/20 pour leur magnifique spectacle, On m’a trouvé grandi. Mais pour l’heure, je reste aux côtés de Fantasio. La tournée suisse sera suivie de quelques dates en France, à Belfort, avec des ateliers et des rencontres autour des représentations. Jusqu’au mois d’avril, j’accompagne l’équipe. J’ai envie d’inscrire ce projet dans le temps long.


Fantasio d’Alfred de Musset
Création le 26 septembre 2023 au Théâtre Kléber-Méleau à Renens
Durée 2h environ

Tournée
24 février au 1er mars 2026 au Théâtre Kléber-Méleau, Rennens – Suisse
4 & 5 mars 2026 au Théâtre Le Reflet, Vevey – Suisse
10 & 11 mars 2026 au Théâtre du Passage, Neuchâtel – Suisse
19 & 20 mars 2026 au Théâtre Équilibre-Nuithonie, Fribourg – Suisse
24 & 25 avril 2026 au Théâtre GRRRANIT Scène nationale, Belfort – France
29 avril 2026 au Théâtre du Crochetan, Monthey – Suisse
6 juin 2026 au Bühnen Bern, Berne – Suisse


Mise en scène de Laurent Natrella assisté de Marie-Evane Schallenberger
Avec Ismaël Attia, Pierre Boulben, Hugo Braillard, Clément Etter, Françoise Gautier, Linna Hassan Ibrahim, Zacharie Heusler & Loubna Raigneau
Scénographie de Fredy Porras
Musique de Christophe Fossemalle
Lumières d’Elsa Revol assistée de Théo Serez
Son de Ben Tixhon
Régie plateau – Luis Henkes
Costumes de Bruno Fatalot assisté de Julie Raonison
Perruques et maquillages – Véronique Soulier-Nguyen assistée de Léa Arraez
Accessoires – Yvan Schlatter

L’envers du décor raconté par Laurent Natrella © TKM

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