Dès les premières secondes, la salle est happée. Le Bulbul, oiseau endémique de Jérusalem à la bonhomie contagieuse, surgit. Gaël Sall l’incarne avec un aplomb irrésistible. Il est tout feu tout charme, en volatile gouailleur, bravache, mais dont la fantaisie masque un cœur immense. Dans son costume rose et bronze, signé Julien Andujar, il apostrophe les spectateurs, improvise, rebondit sur les réactions, installe d’emblée une forme de connivence.
Derrière lui, la Drara toute de vert et bleu vêtue achève d’arranger le nid commun, immense amas de brindilles qu’elle s’approprie sans vergogne. Oiseau envahisseur, un rien agressif, elle n’hésite pas à prendre la parole, à interrompre et à imposer son point de vue. Cécile Fišera, précise et retenue, glisse avec aisance d’une émotion ténue à un jeu plus fantasque. Sa manière de caricaturer la rigidité policière sans perdre la justesse donne à la Drara une profondeur inattendue. Ensemble, ils forment un duo tragi-comique solide, qui maintient une respiration sans jamais édulcorer la gravité du propos.
Des oiseaux et des hommes

On comprend vite que ces oiseaux ne sont pas que des figures fantaisistes. Chacun, à sa manière, esquisse un peuple pris dans l’engrenage du conflit israélo-palestinien. Le Bulbul, enraciné et chaleureux, incarne ceux qui vivent là depuis toujours, contraints de composer avec ceux qui s’installent dans leurs maisons. La Drara, sûre d’elle et invasive, rejoue les logiques d’occupation et de domination qui se superposent à l’histoire du territoire. Observateur nonchalant, le Martinet (Gaetan Vourc’h), qui apparaît plus tard, figure ces présences internationales qui voient défiler les drames, tentent d’arbitrer parfois, mais restent souvent impuissantes. À travers eux, le plateau devient un microcosme où se heurtent les forces démesurées d’une terre disputée.
Le décor ainsi se dessine. Deux puis trois oiseaux tentent de cohabiter dans un recoin de Jérusalem-Est, un espace à ciel ouvert qui sert de local à poubelles. Un lieu banal, presque invisible, où pourtant un drame a surgi.
Une enquête à ciel ouvert
Peu à peu, le Bulbul et la Drara laissent leurs pitreries de côté et basculent dans d’autres rôles. Ils déroulent l’histoire d’Iyad Al-Hallaq, un Palestinien autiste de 32 ans que la police israélienne a tué en 2020. Ils rejouent les interrogatoires, les contradictions et ces minutes de flottement où tout aurait pu s’interrompre. Warda, l’éducatrice qui accompagne Iyad, supplie les soldats de ne pas tirer. Le jeune homme est handicapé et il ne représente aucune menace.
Les mises en garde ne suffisent pourtant pas. La tragédie avance avec la logique implacable d’un engrenage qui s’emballe. Le climat sécuritaire renforce la peur, les indices fragiles se transforment en alibis, et les images sont lues de travers, comme contaminées par une haine viscérale que les institutions entretiennent presque ouvertement. Cette chaîne d’erreurs conduit au tir fatal. La fable avance pas à pas et met à nu le mécanisme de la catastrophe.

Toute la force du spectacle tient dans la porosité extrême entre scène et salle. Guidé par les facéties des trois oiseaux, le public rit, réagit, se laisse embarquer, jusqu’à oublier parfois l’horreur de ce qui se dit. Ce décalage est voulu, même si parfois, il échappe aux artistes. Yuval Rozman l’installe pour troubler le regard. Il organise un ballet vif, presque circassien, où les oiseaux filent, traversent la salle, survolent le public, dynamisent l’espace et le transforment en aire de jeu mouvante. Cette agitation détourne un instant l’attention, avant de ramener la vérité avec une netteté plus crue.
Trois corps en vol pour raconter l’irréparable
Avec l’arrivée de Gaëtan Vourc’h, Martinet un peu apathique, le trio prend une tout autre dimension. Longiligne, presque languide, il semble flotter dans une semi-somnolence. Cette économie de gestes crée une présence singulière. Lorsqu’il devient juge improvisé, son calme inattendu tranche et réoriente la tension. Sa lucidité tranquille agit comme un contrepoint précieux. Sous son faux air d’indifférence, chaque tir est ajusté.
Le spectacle s’autorise parfois le kitsch ou le potache, quitte à dérouter. Cette apparente légèreté, ces pas de côté, permettent à Yuval Rozman d’approcher l’horreur sans la marteler. Il évite le frontal et choisit le détour, ce qui n’atténue pas pour autant le choc de la tragédie. Derrière la comédie, il expose les rouages exacts et absurdes qui ont mené à la mort d’Iyad Al-Hallaq et à l’acquittement du Soldat X, un gamin de 18 ans endoctriné dans des schémas de haine et de peur. Le rire crée un espace où l’on peut regarder la réalité sans détourner les yeux. Une fable ancrée, concrète, qui parfois prend des chemins de traverse mais finit par toucher juste.
Envoyé spécial à Valenciennes
Au Nom du ciel de Yuval Rozman
Création au Phénix – Scène nationale pôle européen de création, Valenciennes dans le cadre du NEXT Festival
Du 11 au 15 novembre 2025
durée 2h environ
Tournée
19 au 22 novembre 2025au Théâtre du Nord CDN Lille – Tourcoing, dans le cadre du NEXT festival
25 novembre 2025 à la Maison de la culture d’Amiens dans le cadre du NEXT festival
27au 29 novembre 2025 à La Comédie de Béthune CDN dans le cadre du NEXT Festival
3 au 20 décembre 2025au Théâtre du Rond-Point, Paris
13 au 17 janvier 2026 au CENTQUATRE, Paris
20 au 23 janvier 2026 au TnBA – Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine CDN de Bordeaux
27 au 28 février 2026 au deSingel – International Art Center, Anvers (BE)
5 au 6 mars 2026 au GRRRANIT Scène nationale de Belfort / EU
18au 20 mars 2026 au Théâtre de Liège(BE)
28 au 30 avril 2026 au Théâtre de la Croix Rousse avec les Céléstins – Théâtre de Lyon
Mise en scène de Yuval Rozman assisté d’Antoine HirelCollaboration à l’écriture – Gaël Sall
Avec Cécile Fišera, Gaël Sall, Gaëtan Vourc’h
Scénographie et création lumières de Victor Roy
Création sonore de Roni Alter accompagnée de Jean-Baptiste Soulard
Costumes de Julien Andujar
Régie son – Quentin Florin, régie Plateau – Nicolas Bignan & Régie générale – Christophe Fougou
Chorégraphie d’Anna Chirescu
Accompagnement vol – Marc Bizet