L’image d’ouverture a tout de brechtien et rien à la fois. Parsemée sur un plateau équilibré au millimètre, la Troupe du Théâtre de la Ville apparaît d’office dans un rapport académique au théâtre. Les visages face public, émergeant de l’obscurité grâce à une lumière ciselée, récitent en prologue choral les premiers mots du Cercle de craie caucasien. Dans une boîte noire affirmée, Emmanuel Demarcy-Mota pose pourtant un premier geste résolument attiré par la fiction et la fabrication d’une esthétique. Très vite, la scénographie de Natacha le Guen de Kerneizon viendra renforcer une approche naturaliste de ce spectacle qui renonce pour l’essentiel à toute distanciation.
Au cœur du récit

Les tableaux s’enchaînent comme des saynètes s’imbriquant les unes dans les autres, liés par des fondus au noir, pendant lesquels ont lieu les changements de décors. Forêt matérialisée par un imposant bouquet de troncs, montagnes reconstituées jusqu’à faire croire au vide vertigineux qui les sépare… La conception des éléments scéniques est d’une indiscutable qualité, mais vient renforcer une mise en scène déjà très formelle dans son approche technique et artistique. Un parti pris qui fige le texte de Brecht dans une narration à un unique niveau de lecture, en dépit des tentatives de s’en éloigner.
Passées les quelques adresses public en guise d’apartés, et malgré un travail des costumes (de Fanny Brouste) et des masques (de Bruno Jouvet) visant la farce et le grotesque, Emmanuel Demarcy-Mota mène en effet sa création avec un certain goût pour la convention. L’histoire de Groucha, sauvant et élevant l’enfant Michel avant de devoir défendre son rôle de mère devant un tribunal, devient un récit auquel il convient donc de croire. Une recherche d’immersion renforcée par la constance de la composition musicale d’Arman Méliès et de l’habillage vidéo de Renaud Rubiano.
Un jeu de troupe

Le Cercle de craie caucasien se lit alors davantage comme une fable à la résolution moralisatrice. Qu’à cela ne tienne, la pièce reste particulièrement riche dans sa dimension fictionnelle et trouve aisément son rythme dans un travail de troupe. La pluralité des personnages, des lieux et des situations est un terrain de jeu fertile qui permet de développer toute une palette d’interprétation. Elle facilite notamment le grossissement des traits, se rapprochant par épiphanies de la satire.
Parmi la quinzaine d’interprètes qui arpentent le plateau de long en large, certains tirent d’ailleurs nettement leur épingle du jeu. Ilona Astoul rayonne en jeune Michel Abaschvili à la voix d’or et aux chants aériens. Sandra Faure pousse avec une belle prestance la caricature d’Arsène Kazbeki, le prince obèse. Valérie Dashwood, quant à elle, campe brillamment l’écrivain public devenu juge Azdak, effrayante parodie de la justice corrompue. Bien que globalement inégale, la distribution porte ainsi à elle seule la responsabilité de faire poindre l’allégorie par-delà la narration.
Lucidité intemporelle
Avec une imperturbable maîtrise des codes et des symboles théâtraux, Emmanuel Demarcy-Mota signe une création qui en impose sans retenue par son esthétique. Une rigueur qui a toutefois tendance à maintenir ses interprètes dans un carcan de conventions un brin surannées. L’écriture à la lucidité malheureusement intemporelle de Brecht continue toutefois de toucher juste, dans une dynamique dramaturgique implacable sur laquelle repose l’essentiel de ce spectacle.
Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht
Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt – Paris
Du 28 janvier au 20 février 2026
Durée 2h10.
Texte de Bertolt Brecht
Traduction en français de Georges Proser
Mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota
Avec la Troupe du Théâtre de la Ville Élodie Bouchez, Marie-France Alvarez, Ilona Astoul, Céline Carrère, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Edouard Eftimakis, Sandra Faure, Gaëlle Guillou, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérald Maillet, Ludovic Parfait Goma, Jackee Toto
Collaboration artistique et assistanat à la mise en scène – Julie Peigné
Scénographie – Natacha le Guen de Kerneizon, assistée de Celine Diez
Costumes – Fanny Brouste assistée de Lucile Charvet
Lumières – Thomas Falinower, Emmanuel Demarcy-Mota assistés d’Erwan Emeury
Musique – Arman Méliès
Son – Flavien Gaudon, Victor Koeppel
Vidéo – Renaud Rubiano, assisté de Yann Philippe
2e assistante mise en scène – Judith Gottesman
Coaching acteurs – Jean-Pierre Garnier
Objets de scène – Erik Jourdil assisté de Marie Grenier
Maquillage et coiffures – Catherine Nicolas assistée de Sophie Douchez
Masques – Brunot Jouvet assisté de Fanny Grappe
Régisseur principal de scène – Romain Cliquot
Dramaturgie et documentation – François Regnault, Bernardo Haumont