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Nature of a fall : Le portrait mouvant d’une humanité en perdition

Aux Abbesses – Théâtre de la Ville, Adi Boutrous présente sa nouvelle création, une pièce d’une grande délicatesse plastique qui ausculte la nature humaine dans son désir irrépressible de lien, et dans son incapacité récurrente à le préserver.
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Dans le noir, le souffle du vent envahit la salle. La lumière découvre un plateau nu. Depuis le fond de scène, les six danseurs surgissent et investissent l’espace. Leurs corps sont déjà pris les uns dans les autres, emmêlés, presque soudés, comme une entité unique échappée d’un tableau de Jérôme Bosch. Lentement, les individualités émergent, se détachent, avant de se retrouver, de se coller à nouveau. Les mouvements s’imbriquent, se défont, se superposent dans une écriture continue. La pièce s’ouvre sur la vision de deux créatures composites, puis la gestuelle se déplie, laissant apparaître les lignes singulières de chaque interprète.

D’emblée, la danse s’impose par sa fluidité organique. Les corps se cherchent, s’agrègent, se repoussent, s’éloignent pour mieux se retrouver. Tout semble porté par un même flux continu, une respiration collective. Nature of a fall se déploie ainsi comme une fresque mouvante, reflet d’une humanité instable, tour à tour solidaire et monstrueuse.

Le beau et le terrible, en un battement de cils
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À chaque tableau, le beau et le terrible s’entrelacent, dans un basculement presque imperceptible. En une fraction de seconde, tout se transforme. Deux amants s’enlacent, le bonheur affleure, puis l’un rend son dernier souffle dans les bras de l’autre. Le collectif s’empare alors du corps, l’élève, l’accompagne. Dans ces portés d’une intensité bouleversante surgit l’image des familles guidant leurs morts vers la dernière demeure.

Une femme s’étend au sol. Un homme, son amant, vient s’allonger sur elle. Son visage se fige. Les corps des autres danseurs s’amassent, la recouvrent, l’écrasent. L’image glisse, devient presque insoutenable, évoque un viol collectif. Rien ne se fixe pourtant. Le sens se dérobe. La tendresse bascule en violence, l’humain dans le monstrueux.

Telle une éponge, Adi Boutrous absorbe le monde qui l’entoure — ses beautés comme ses atrocités. De cette matière dense, il esquisse le portrait d’une humanité oscillant entre solidarité et haine, entre désir du vivre-ensemble et peur de l’autre. Les corps s’attirent autant qu’ils se repoussent. La danse est belle, puissante, chargée.

Un monde qui accélère, puis s’épuise

Puis le temps s’emballe. Les six interprètes virtuoses – Ido Barak, Neshama Bazer, Naomi Ben David, Stav Struz Boutrous, Uri Dicker et aussi Adi Boutrous lui-même – reprennent les mêmes motifs, entraînés par le tempo d’un monde qui ne sait plus s’arrêter ni se regarder. Les gestes se précipitent, deviennent pressés, presque fébriles, avant de ralentir à nouveau, comme à bout de souffle. Jouant sur les ruptures de rythme et une écriture du contact omniprésente, le chorégraphe compose une fresque dense, aimantée par le mouvement.

Si Nature of a fall dialogue inévitablement avec la réalité d’Israël, terre natale d’Adi Boutrous, la pièce ne s’y enferme jamais. Elle capte une inquiétude plus large, celle d’un monde sous tension, traversé par la peur de l’autre et l’effritement du commun.

La chute et le redressement 
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Les portés s’enchaînent, les corps chutent, se relèvent, se repoussent. La danse ne cesse de se relancer, animée par une urgence vitale. Une humanité au bord de la rupture se dessine, oscillant entre fuite et nécessité de l’entraide. On se détache pour mieux se rattraper. la puissance visuelle de cette fresque mouvante s’impose frontale, hypnotique et irradiante. 

Entre chute et redressement, Adi Boutrous met en lumière le cycle sempiternel de nos humanités, où la fragilité n’est pas une fin mais un point de bascule, et où l’élan vital résiste… encore.


Nature of a fall d’Adi boutrous
Théâtre de la Ville-Paris – Les Abbesses
du 4 au 7 février 2026
Durée : 1h15

Chorégraphie, scénographie et création sonore d’Adi Boutrous
Avec Ido Barak, Neshama Bazer, Naomi Ben David, Adi Boutrous, Stav Struz Boutrous, Uri Dicker
Lumières et assistant décor – Ofer Laufer
Dramaturge associée et direction des répétitions – Yael Venezia
Costumes de Stav Struz Boutrous

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