Eddy D'aranjo - photo de répétition © Simon Gosselin

Eddy D’aranjo : « Dès l’origine, le théâtre affronte le crime et le langage »

À l’occasion de la création d’Œdipe roi, d’après Sophocle, à l’Odéon – Théâtre de l’Europe, le dramaturge et metteur en scène revient sur son parcours, son rapport à la tragédie, et sur ce qui se joue aujourd’hui, pour lui, dans la représentation de la violence.
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Comment le théâtre est entré dans votre vie ?

Eddy D’aranjo : Je ne viens pas du tout d’un milieu où le spectacle vivant,, les livres, l’art allaient de soi. Le théâtre est entré dans ma vie par la démocratisation culturelle, que ce soit les clubs théâtre au collège, puis les options au lycée. C’est important, parce que c’est la preuve que ce sont des politiques qui fonctionnent, même si elles sont aujourd’hui fragilisées. Pour moi, le théâtre public et l’école ont été des lieux décisifs. Sans eux, je n’aurais probablement jamais mis les pieds dans une salle.

Y a-t-il eu des spectacles fondateurs, des chocs initiaux ?
Après Jean-Luc Godard d'Eddy D'aranjo TNS © Willy Vainqueur
Après Jean-Luc Godard d’Eddy D’aranjo TNS © Willy Vainqueur

Eddy D’aranjo : En 2006, qu’en j’étais en seconde, avec l’option théâtre du lycée, nous étions venus à Paris, à la Colline voir Naître d’Edward Bond, mis en scène par Alain Françon. C’était ma première expérience de la tragédie : une représentation très artificielle, très distanciée, mais d’une puissance émotionnelle énorme. La violence, le crime, étaient là, mais travaillés par la forme. J’ai compris que la disposition des signes, la durée, l’espace pouvaient nous emmener très loin à l’intérieur de nous-mêmes. Ça a été une véritable conversion à la mise en scène.

Et puis, peu après, il y a eu le Festival d’Avignon. L’Acte inconnu de Valère Novarina, dans la Cour d’honneur. Là, c’était autre chose,  une expérience presque mystique, mais sans religion. Face au langage, aux acteurs, à leur grâce sous le ciel. J’avais 13 ou 14 ans. Le cliché de la conversion avignonnaise est réel; je l’ai vécu.

Avant le théâtre, vous êtes passé par des études très théoriques…

Eddy D’aranjo : J’ai fait des études de lettres et de philosophie, une classe préparatoire, puis l’ENS (École normale supérieur), tout en suivant aussi des enseignements à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales). J’étudiais la philosophie contemporaine, l’histoire de l’art, le cinéma, le théâtre. J’étais très nourri intellectuellement, mais avec une forme de frustration. J’avais le sentiment que, dans la philosophie académique, les idées restaient enfermées dans le langage, sans véritable épreuve de la vie, du corps, de la sensation.

Le théâtre m’est apparu comme un lieu où l’on pouvait vérifier les idées par la sensibilité. Où ce que l’on pense peut être éprouvé, mis en circulation entre le corps, l’imaginaire, la relation aux autres. C’est encore aujourd’hui au cœur de mon travail.

Vous intégrez ensuite l’école du TNS sans formation théâtrale préalable.
photo de répétition © Simon Gosselin

Eddy D’aranjo : Je n’avais jamais fait de conservatoire, jamais suivi de cours avant. Mes premiers cours de théâtre, c’étaient ceux du TNS, où j’étais inscrit en mise en scène. Cette arrivée “brute” a sans doute compté : je n’avais pas de réflexes académiques, pas de méthode préexistante.

Quelles rencontres ont été décisives dans votre parcours ?

Eddy D’aranjo : Elles sont nombreuses. À l’ENS, Anne-Françoise Benhamou, qui est dramaturge, m’a beaucoup soutenu, accompagné, appris. Puis il y a eu la rencontre très structurante avec Marie-José Malis, à La Commune. D’abord à travers des questions de politique culturelle, de démocratisation, puis très vite dans les salles de répétition, comme assistant sur Hypérion. Ce spectacle a été pour moi une expérience majeure. J’y ai découvert le théâtre comme laboratoire, comme lieu où l’on explore des formes de sensibilité et de pensée qui ne sont pas encore advenues.

Au TNS, Stanislas Nordey a été un pédagogue essentiel, parce qu’il n’imposait pas son désir. Il ouvrait un espace pour que chacun puisse se relier au sien. Et puis il y a Julien Gosselin, rencontré au TNS, avec qui je travaille depuis comme dramaturge. Cette double pratique est très importante pour moi.

Pourquoi ce besoin d’être sur ces deux pratique, la mise en scène et la dramaturgie ?

Eddy D’aranjo : Parce que la mise en scène est un endroit très solitaire, parfois très autocentré. On peut facilement s’y enfermer. La dramaturgie oblige à accueillir le désir des autres, à faire de la place. C’est une respiration. Et puis j’aime profondément penser avec quelqu’un, accompagner une œuvre sans en être le centre.

Qu’est-ce qui déclenche chez vous le désir de monter un spectacle ?
photo de répétition © Simon Gosselin

Eddy D’aranjo : Souvent, c’est une question non résolue sur le théâtre lui-même : sa fonction, sa capacité à rencontrer la réalité, à recueillir la violence, le crime, la négativité politique. Il y a chez moi une obsession du mal et de son rapport à l’art. Ensuite, des textes, des films, des images viennent se greffer, et le travail s’invente beaucoup au plateau.

Comment travaillez-vous en répétition ?

Eddy D’aranjo : J’ai longtemps cru qu’il fallait arriver avec beaucoup de matériaux, de pensée structurée. Et puis j’ai compris que, dans la répétition, on pense avec les yeux et avec les mains. Comme le disait Godard pour le cinéma. Même quand le spectacle paraît très conceptuel, tout se fabrique par la sensation, l’image intérieure, et surtout par l’échange avec les autres. C’est là que surgissent des choses qu’on n’avait pas anticipées.

Venons-en à Œdipe roi. Pourquoi Sophocle aujourd’hui ?

Eddy D’aranjo : Sophocle est à la fois un point d’origine et un prétexte. Mon travail cherche à faire tenir ensemble deux histoires : celle du théâtre politique, dans sa capacité à décrire les violences sociales, et celle du théâtre d’art, plus projectif, poétique, capable d’inventer des mondes intérieurs. Œdipe roi se situe exactement à cet endroit de tension.

Depuis longtemps, je savais que je voulais travailler sur la question de l’inceste. Comme une violence de masse, mais profondément invisibilisée, occultée, vécue comme individuelle alors qu’elle est systémique. C’est une question indissociable de la représentation : comment dire ce qui est frappé de secret, de tabou ? Quel langage inventer ?

Je pensais faire ce spectacle plus tard, quand je serais “plus solide”ou plus mature. Et puis j’ai compris que je ne le serais jamais assez. Soit on y va, soit on n’y va pas.

Comment Œdipe roi dialogue-t-il avec cette question ?
photo de répétition © Simon Gosselin

Eddy D’aranjo : Le spectacle est à la fois frontal, très direct, sur l’existence de l’inceste et la difficulté à le représenter, et réflexif sur le théâtre lui-même. Dès l’origine, la tragédie est un affrontement entre le crime et le langage. Œdipe parle d’inceste, mais sur un mode qui rend presque méconnaissable l’expérience réelle du crime. Ce paradoxe m’intéresse énormément.

Revenir à Sophocle, c’est interroger ce refoulement originel, cette distance entre le mythe et le réel. Et poser la question : que peut aujourd’hui le théâtre face à des violences massivement tues ?

Votre parcours social semble aussi irriguer fortement votre travail.

Eddy D’aranjo : Le fait de venir d’un milieu où le théâtre n’avait aucune évidence fait que je ne trouve jamais la sortie culturelle naturelle. Elle m’apparaît toujours un peu étrange, artificielle. C’est sans doute une forme de “transfuge de classe”. Cela nourrit une méfiance envers les faux effets d’émancipation du théâtre.

Dans ma vie, le théâtre a été émancipateur. Mais je vois aussi comment le système culturel participe à la domination symbolique. J’essaie de ne pas en être dupe, de faire en sorte que le spectacle se retourne sur lui-même, qu’on se demande : qu’est-ce qu’on fait là, ensemble, dans ce lieu ?

C’est peut-être là que se noue le lien entre mon travail, mon parcours, et ce Œdipe roi : dans cette vigilance constante à ce que le théâtre montre, et à ce qu’il cache.


Œdipe roi d’après Sophocle
Odéon – Théâtre de l’Europe
du 7 au 22 février 2026
durée 3h30 avec entracte

Mise en scène et écriture d’Eddy D’aranjo
avec Edith Biscaro, Eddy D’aranjo, Clémence Delille, Marie Depoorter, Carine Goron, Volodia Piotrovitch d’Orlik
dramaturgie de Volodia Piotrovitch d’Orlik
collaboration artistique de William Ravon
scénographie, costumes de Clémence Delille
création lumière d’Edith Biscaro, création vidéo de Pierre Martin Oriol & création son de Martin Hennart

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