Installé à cour, on ne voit que lui. Une présence presque incongrue, un personnage à part entière avec sa taille imposante sur ce plateau nu. Autour de ce piano à queue se déploient six interprètes. Quelque chose s’installe dès les premières minutes, le groupe semble chercher ses marques. Les gestes d’abord retenus, presque hésitants, s’ouvrent. Chacun se livre à tour de rôle regroupés autour de ce confident silencieux. Des bribes d’histoires vécues se répondent. Les trajectoires de ces hommes et femmes queer, racisés, se dessinent à travers leurs mots dans une atmosphère intimiste un peu oppressante.
« Une famille de gestes »

Bruits marrons puise son origine dans la rencontre fortuite entre Evil Nigger, une composition de Julius Eastman et le chorégraphe Calixto Neto. Fasciné par le parcours de ce musicien afro-américain queer, marginalisé et tombé dans l’oubli pendant des décennies, il décide de s’attaquer à cette œuvre d’une complexité folle, de proposer une « écoute » de cette musique à travers les corps dansants.
Une « famille de gestes » pour accueillir ces accords entêtants, parfois dissonants. Pour y aboutir, il entraîne son groupe d’interprètes dans une exploration radicale du marronnage. Comme s’il en cherchait les échos actuels, souhaitait en identifier les correspondances entre colères partagées.
Un quilombo contemporain éphémère
Les pulsations répétitives, les déflagrations sonores viennent animer les corps, les poussent à une intense physicalité. Le chorégraphe semble répondre au compositeur par une façon brute de faire monter l’énergie jusqu’à la transe. Progressivement, le groupe se densifie. Les corps, comme enchaînés les uns aux autres, se déplacent dans un mouvement d’émancipation plein de fureur. Cette façon nous donne à voir et ressentir ce quilombo contemporain éphémère, voué à disparaître une fois les lumières rallumées, qui constitue le moment le plus puissant de Bruits marrons.
Quand la vulnérabilité se fait jour, que ses danseurs, épuisés, se soutiennent, s’étreignent, se relèvent, le chorégraphe touche à quelque chose d’universel où le geste chorégraphique se mue en acte de survie. Et chacun peut alors s’effacer imperceptiblement pour laisser les cordes frappées du piano se déployer dans une mélancolie teintée de rage. Le pari était risqué. Par cette nouvelle pièce, Calixto Neto confirme une écriture singulière, faite à la fois d’audace et de respect.
Bruits marrons de Calixto Neto
Créé le 7 octobre 2025 à Points Communs, théâtre 95 à Cergy dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
Durée 1h30.
Tournée
19 au 21 novembre 2025 à la MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis dans le cadre de la programmation Plan D : CND x MC93 et en collaboration avec le Festival d’Automne à Paris
21 mars 2026 au festival Conversations au CNDC d’Angers
Chorégraphie : Calixto Neto
Avec Shereya, Andrège Bidiamambu, Stanley Ollivier, Isabela Fernandes Santana et Ndoho Ange
Direction musicale et performance : Omar Gabriel Delnevo
Assistance à la chorégraphie : Carolina Campos
Décors : Morgana Machado Marques
Costumes : Suelem Oliveira
Lumières : Eduardo Abdala
Direction Technique : Marie Predour
Régie son : Marie Mouslouhouddine
Production : Julie Le Gall