Photo de répétition © Jean-Louis Fernandez

Daniel Jeanneteau : « Avec Jon Fosse, la vie surgit du texte »

En ouverture de saison au T2G, le directeur des lieux et son complice Mammar Benranou co-mettent en scène Et jamais nous serons séparés, la deuxième pièce de théâtre écrite par Jon Fosse. Rencontre autour de cette aventure à quatre mains.
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Comment s’est faite la rencontre avec Mammar Benranou et cette envie de travailler ensemble ?

Daniel Jeanneteau : Je connais Mammar depuis plus de vingt ans. Je l’ai rencontré alors qu’il était vidéaste. Il s’intéressait déjà au théâtre et à ses coulisses. Au début des années 2000, il est venu voir plusieurs de mes spectacles et a réalisé des vidéos de certaines créations, qu’il s’agisse de montages conçus comme de véritables objets artistiques ou de captations intégrales. Peu à peu, il a développé un regard de metteur en scène, très juste et très fin, notamment sur la direction d’acteurs.

Photo de répétition © Jean-Louis Fernandez

Pendant des années, il m’a accompagné sur différents projets, y compris au Japon, où nous avons partagé de longues périodes de création. En 2021, nous avons choisi de rendre officielle cette collaboration déjà bien vivante, avec deux projets aux antipodes l’un de l’autre : Aguets, partition pour un cirque ensauvagé, imaginé avec l’Académie Fratellini, et Sakura no sono / La Cerisaie de Tchekhov, en français et en japonais, créé au Shizuoka Performing Arts Center.

Comment travaillez-vous à deux sur un projet ?

Daniel Jeanneteau : Nous sommes tous les deux intuitifs, et même si nous sommes très différents, nous partageons une sensibilité proche. Pour Et jamais nous serons séparés de Jon Fosse, le texte s’est imposé comme une évidence. Dès que nous l’avons (re)lu, il nous a semblé que c’était précisément ce qu’il fallait monter maintenant. C’est une pièce très introspective, inquiète, ouverte aux interprétations. Elle scrute ce qu’est une conscience humaine face à la perte, au deuil, à la solitude. Il y a aussi beaucoup d’ironie, parfois même une drôlerie presque burlesque dans la manière de décrire les déplacements, les gestes, les intentions… Cela nous a donné envie de nous y plonger ensemble, en pensant immédiatement à Dominique Reymond, pour qui la pièce semble avoir été spécialement écrite.

Et concrètement, au plateau, comment s’organise votre duo ?

Daniel Jeanneteau : Nous sommes toujours présents tous les deux, nous préparons les répétitions ensemble le matin, nous échangeons avant de donner des retours aux comédiens. Nous essayons d’accorder nos violons autant que possible. Bien sûr, nous ne sommes pas toujours parfaitement alignés, mais nous nous complétons.

Mammar a un sens très fin de l’indication de jeu, une vision précise des gestes et des comportements, là où je ramène parfois les choses à de la dramaturgie, à un cadre plus théorique. Ensemble, nous réalisons une forme d’équilibre qui est plutôt bien accepté par les acteurs.

Vous aviez découvert Jon Fosse il y a longtemps déjà, aux côtés de Claude Régy. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’y revenir aujourd’hui ?
Photo de répétition © Jean-Louis Fernandez

Daniel Jeanneteau : En effet, j’ai découvert Jon Fosse en même temps que Claude Régy, à l’occasion de la création de Quelqu’un va venir en 1999, dont j’assurais la scénographie. C’était la première mise en scène d’un texte de Fosse en France. Son écriture, très radicale et différente de ce que l’on avait l’habitude de lire, m’a immédiatement intéressé. J’ai ensuite accompagné Régy sur deux autres de ses œuvres, Melancholia et Variations sur la mort

C’est d’ailleurs à cette période que j’ai eu la chance de le croiser, dans sa grande timidité et sa réserve. Puis je me suis éloigné de son univers, qui était devenu d’une certaine façon celui de Claude Régy. Le temps passant, il m’a semblé à nouveau possible d’y revenir et d’en proposer une lecture affranchie de cette première influence. Cela a été possible aussi et surtout grâce à la présence de Mammar.

Le texte de Fosse est particulier, sans narration au sens classique. Comment l’abordez-vous ?

Daniel Jeanneteau : C’est vrai, il n’y a pas d’histoire. Ce sont plutôt des paysages intérieurs, quelque chose comme une organisation mentale que l’on explore. On ne sait pas toujours ce qui est réel, ce qui ne l’est pas, ce qui est présent ou fantasmé. La force du texte réside dans sa langue, dans sa rythmique répétitive si particulière, que Fosse pousse ici très loin. Ce ne sont d’ailleurs pas exactement des répétitions, mais des variations subtiles sur les mêmes types de phrases, selon un vocabulaire plutôt limité employant presque toujours les mêmes mots.

C’est redoutable à apprendre pour les acteurs, surtout pour Dominique Reymond. Mais ces répliques sont inséparables des didascalies, qui sont extrêmement précises et font pleinement partie de l’écriture. Quand on les respecte, une vision scénique s’impose, très concrète et opérante.

Comment la vie apparaît-elle à travers une écriture aussi exigeante ?
Photo de répétition © Jean-Louis Fernandez

Daniel Jeanneteau : Au début, nous étions très appliqués, presque scolaires. Nous respections scrupuleusement chaque indication, chaque virgule. Et puis, peu à peu, quelque chose de vivant est apparu, comme une plante séchée qui se redéploie au contact de l’eau. La vie s’est mise à circuler dans la matière textuelle, d’abord par zones et fragments, puis de manière continue. Aujourd’hui, nous pouvons nous émanciper de cette application première, et laisser la représentation devenir plus organique, traversée d’une vie qui s’invente plus librement malgré la contrainte.

Les comédiens semblent s’être imposés comme une évidence ?

Daniel Jeanneteau : Oui, clairement. Dominique Reymond, bien sûr, avec qui je travaille pour la quatrième fois. Solène Arbel nous accompagne depuis plusieurs créations (Les Aveugles, La Ménagerie de verreLe reste vous le connaissez par le cinéma, La Cerisaie). Quant à Yann Boudaud, il était déjà interprète des textes de Fosse dans les mises en scènes de Claude Régy dans les années 1990. C’est aussi un point commun que nous avons, et il avait déjà joué dans ma mise en scène de Crimp à Avignon. Tous trois partagent une histoire avec l’écriture de Fosse et notre manière de mettre en scène. C’était essentiel pour se lancer dans un tel projet.

Jon Fosse est aujourd’hui prix Nobel, et très présent sur les scènes françaises. Comment expliquez-vous ce retour en force ?

Daniel Jeanneteau : Fosse n’a jamais vraiment cessé d’être monté depuis la fin des années 1990, mais il est vrai qu’il revient aujourd’hui avec force, peut-être parce que beaucoup d’entre nous ressentent le besoin d’écritures qui explorent autre chose que l’actualité immédiate et le réel apparent. Dans un présent de plus en plus dur et exigeant, il est précieux d’avoir accès à une langue qui scrute la conscience humaine dans toute sa fragilité, et toute sa complexité.


Et jamais nous ne serons séparés de Jon Fosse 
création
T2G – Théâtre de Gennevilliers – Centre dramatique national
du 19 septembre au 13 octobre 2025
Durée 1h30

Tournée
18 et 19 novembre 2025 au Quai CDN, Angers
16 et 17 décembre 2025 à La Comédie de Valence, centre dramatique national Drôme-Ardèche
11 au 13 mars 2026 à Bonlieu Scène Nationale, Annecy
18 et 19 mars 2025 au Méta Centre Dramatique National, Poitiers Nouvelle-Aquitaine
8 au 10 avril 2026 au Théâtre des 13 vents, Centre Dramatique National,
Montpellier
Du 28 au 30 mars 2026 à la Comédie de Reims, centre dramatique national

Traduction de Terje Sinding 
Mise en scène et scénographie de Daniel Jeanneteau et Mammar Benranou 
Avec : Solène Arbel, Yann Boudaud et Dominique Reymond 
Création lumières de Juliette Besançon 
Musique d’Olivier Pasquet 
Costumes d’Olga Karpinsky 
Construction décor – Théo Jouffroy – Ateliers du Théâtre de Gennevilliers 
Assistanat à la mise en scène stagiaire – Juliette Carnat 

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