Thomas Gonzalez © Yann Morrison

Thomas Gonzalez, l’évidence de l’art

Insaisissable autant qu’incandescent, le comédien traverse les scènes à vive allure. Actuellement à l’affiche du Dindon de Georges Feydeau mis en scène par Aurore Fattier, il sillonne aussi l’Europe avec Nexus de l’adoration de Joris Lacoste, et fera bientôt escale à Béthune pour la création Race d’ep – Réflexions sur la question gay de Simon-Élie Galibert. Portrait d’un acteur total et queer qui a fait de sa liberté une façon d’être au monde.
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Entre deux trains, Thomas Gonzalez s’est accordé quelques jours à Paris. Il n’a pas le temps de s’installer, juste celui de prendre un café à Barbès, dans ce quartier polyphonique et multiculturel qui bruisse du bruit du monde. Il s’y fond comme il se fond dans ses rôles, avec cette énergie presque animale. « En ce moment, je fais trois spectacles… puis quatre, puisque je répète avec Tiphaine Raffier. » Le ton est donné. Gonzalez est partout. La scène, c’est sa maison.

Erich von Stroheim de Christophe Pellet © Jean-Louis Fernandez

Dans Le Dindon, il ouvre le bal, nu, en chantant du Julio Iglesias. Il en rit. « Ce n’est pas la première fois que je chante cette chanson et que je suis tout nu sur scène. C’est presque une signature. » Chez lui, le corps ne s’expose jamais gratuitement. Il parle, il revendique, il raconte. Nexus de l’adoration l’emmène ailleurs. Le spectacle se construit comme une œuvre totale. « C’est une gigantesque partition opératique extrêmement millimétrée, autant dans les corps que dans les textes. » Tout est écrit, chorégraphié à la seconde près. « Il n’y a rien de performatif au sens aléatoire », précise-t-il. La rigueur n’empêche pas la liberté. Elle la rend possible.

La suite s’écrit déjà. Le comédien s’apprête à retrouver Simon-Élie Galibert pour Race d’ep. « C’est un garçon brillant », dit-il avec admiration. Le projet explore la dimension politique de l’homosexualité et s’appuie notamment sur les textes de Guillaume Dustan« Ses écrits sont marquants, ils m’aident à vivre », confie-t-il. Un terrain qui fait écho à son propre parcours et à son engagement d’artiste.

Une enfance dans l’ombre

Le théâtre s’impose très tôt dans sa vie. Il grandit à Aix-en-Provence, dans une « grande maison un peu atroce ». Pour l’occuper, son grand-père lui construit un théâtre de marionnettes dont la figure centrale est le diable. « J’avais déjà ce goût de l’obscurité, quelque chose d’un peu gothique. » Dernier d’une fratrie de garçons « bien virils, bien du Sud », Thomas Gonzalez affirme sa différence dans le travestissement et l’exubérance.  Solitaire, il stimule son imaginaire et divertit sa tante en créant des spectacles. Puis vient l’interaction avec les autres. « L’école, dans les années 80, était un endroit d’expérimentation sociale et de création de soi. » Il y trouve un terrain de jeu, un espace où exister autrement.

© Simon Gosselin
Dans le cerveau de Maurice Ravel de Julien Fišera et Vladislav Galard © Simon Gosselin

Très tôt, il sait qu’il fera du théâtre. Rien ne le déviera jamais de cette certitude. Sa formation passe par l’École régionale d’acteurs de Cannes et Marseille. Pourtant, il affirme avoir surtout appris sur le plateau. « Ma meilleure formation, ce sont mes partenaires. Ce sont eux qui m’ont accouché comme interprète. » Parmi ces rencontres fondatrices, il cite notamment Florence Janas« Elle m’a déniaisé, « déromantisé ». Les grands partenaires sont ceux qui te ramènent à la réalité du jeu. »

Deux rencontres pour une trajectoire

Deux metteurs en scène ont profondément marqué son parcours. Thierry Bédard d’abord. En 2004, au Festival d’Avignon, Thomas Gonzalez joue sous sa direction un esclave sexuel, dans En enfer de Reza Baraheni. Le dispositif aussi radical que singulier a marqué durablement le jeune artiste. Quatre interprètes portent le même monologue en simultané pour quatre publics distincts. À ses côtés, on retrouve notamment Vincent Macaigne et Mounir Margoum« Thierry s’amusait quand il voyait des metteurs en scène monter Shakespeare ou Tchekhov. Sa volonté, était d’aller chercher des auteurs contemporains, qui parlent du monde d’aujourd’hui avec une liberté et une audace folle. » Cette rencontre ancre chez lui une nécessité artistique très forte. Le théâtre doit rester en prise avec les tensions contemporaines, avec les écritures brûlantes et avec le réel.

Nosztalgia Express de Marc Lainé © Christophe Raynaud de Lage

Puis vient l’aventure au côté de Marie-Noëlle Genod. Avec elle, il traverse une expérience presque initiatique. Elle le met en scène dans un solo dépouillé à l’extrême. Il se tient seul, nu, dans le noir, simplement éclairé par un néon, et chante à cappella des chansons de Julio Iglesias« Elle enlève la peur des acteurs. Elle donne un goût de liberté totale à l’interprète comme aux spectateurs. » De cette aventure, le comédien garde une phrase qu’elle lui transmet, empruntée à Georges Bataille« La souveraineté, c’est une vache dans un pré. » Être là, pleinement. Sans effort. Dans une évidence presque organique. Une leçon de présence que Thomas Gonzalez n’a jamais oubliée.

Stanislas Nordey, l’apprentissage de l’intensité

Une troisième figure s’impose dans sa trajectoire, celle de Stanislas Nordey. Thomas Gonzalez a joué dans quatre de ses créations. Une aventure décisive, presque matricielle. Avec le metteur en scène, directeur à l’époque du TNS, il découvre une autre forme d’exigence. Une tension constante, un rapport à la langue qui engage tout le corps. « C’est pendant la création de Je suis de Fassbinder, en 2016, que je me suis autorisé me dépasser », raconte-t-il. 

Le metteur en scène l’invite à pousser les limites du cadre théâtral, à assumer pleinement sa présence, sa singularité, son énergie queer. Chez Stanislas Nordey, le texte n’est jamais un refuge. Il devient un champ de bataille, un espace de friction. Cette traversée lui offre une liberté nouvelle, plus tranchante, plus dangereuse. Le théâtre comme une ligne de crête.

Une liberté qui se construit
Le Dindon de Georges Feydeau, mise en scène d’Aurore Fattier © Simon Gosselin

Aujourd’hui, Thomas Gonzalez choisit ses projets d’abord pour les partenaires de jeu. Ce sont eux qui déterminent son désir. Il recherche des équipes où la création se construit dans une véritable horizontalité. « Quand je sens une verticalité du travail, ça m’embarque beaucoup moins », confie-t-il. Il a besoin d’un espace de collaboration, d’un rapport vivant, où chacun peut proposer librement.

Avec Aurore Fattier, il trouve cette complicité rare. Leur rencontre se fait presque par effraction, lors d’un stage qu’il se force à intégrer. Elle lui laisse alors une liberté totale pour expérimenter. « Elle ne ferme pas les portes. Elle provoque une chimie », dit-il. Sur Le Dindon, le travail ressemble à un cabaret. Chacun arrive avec son univers, ses intuitions, ses failles, et l’ensemble tient par cette confiance partagée.

Avec Joris Lacoste, le comédien-performeur traverse une expérience de haute précision. Sur Nexus de l’adoration, il s’inscrit dans un spectacle total où le jeu, le chant et le mouvement se répondent dans une architecture d’une rigueur extrême. Rien n’est laissé au hasard. Chaque geste, chaque mot, chaque respiration trouve sa place dans une partition collective très écrite. Ce cadre très exigeant ne limite pas son énergie mais la canalise. Le metteur en scène travaille dans une attention constante au détail, à la justesse du rythme et à la qualité de présence des interprètes. Thomas Gonzalez parle d’un terrain de jeu à la fois strict et jubilatoire, où la contrainte ouvre paradoxalement un espace de liberté. Dans cet univers, il affine son rapport au plateau. Il cherche moins l’effet que l’intensité. Et c’est précisément cette rigueur qui nourrit aujourd’hui son plaisir d’acteur.

Une nouvelle histoire collaborative
Nexus de l’adoration de Joris Lacoste © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

La collaboration avec Tiphaine Raffier ouvre un tout autre territoire. Thomas Gonzalez raconte des répétitions d’une densité rare, presque vertigineuses. Il parle d’un espace où tout se construit en même temps, dans une concentration absolue. « Elle écrit, elle dirige les acteurs, elle fait bouger la lumière, la scénographie, la vidéo, tout à la fois. » Rien n’est figé. Le spectacle naît sous leurs yeux.

Le projet qu’ils répètent explore la fin de vie dans un cadre intime. Sur scène, même si encore beaucoup de choses sont à construire, il incarne un frère confronté à la maladie terminale de sa sœur. Cette matière sensible impose un travail d’une grande précision émotionnelle. « On est dans des répétitions très concentrées. » Lui qui revendique la légèreté sur le plateau se laisse ici happer par la gravité du sujet et par la méthode de la metteuse en scène, qui façonne la fiction au fil du travail collectif.

Il décrit cette expérience comme une création organique. Les acteurs, les dramaturges, les techniciens participent tous à l’élaboration du spectacle. La fiction se modèle en direct. Chaque détail compte, chaque déplacement, chaque silence. Pour le comédien, c’est un véritable laboratoire de théâtre vivant, où l’intensité du processus nourrit la présence de l’interprète.

Ces trois rencontres dessinent aujourd’hui son paysage artistique. Elles révèlent son goût pour les processus collectifs, la précision du jeu et les espaces de liberté où le théâtre se réinvente à chaque répétition.

Toujours en mouvement

Thomas Gonzalez ne revendique pas une identité queer comme un drapeau, mais il en fait un matériau. « Je ne cache pas le fait d’être pédé. C’est quelque chose avec lequel je travaille. » Son double dragqueen, Maria Molarda, prolonge cette démarche. Avec le collectif Les Paillettes, il lit des contes aux enfants pour fluidifier les codes de genre. « Le drag, c’est un très grand acte d’amour. » Un espace de liberté sauvage, dérisoire et sublime à la fois.  

Je suis Fassbinder de Falk Richter, mise en scène de Stanislas Nordey © Jean-Louis Fernandez

A contrario, la mise en scène, qu’il a un temps expérimenté sur des petites formes, l’attire moins aujourd’hui. « La science de l’interprète est plus délicate, plus complexe. » Alors il joue. Il vole, il apprend, il se laisse traverser. Toutes les expériences sont bonnes à vivre. Clairement, plus vivant et vibrant que jamais, le comédien insatiable est prêt à toutes les explorer.

Et puis il y a les rencontres qui l’aimantent désormais. Travailler avec des artistes de sa génération, ou plus jeunes, devient pour lui une évidence. Il parle d’un plaisir presque instinctif. Une communauté d’élans, de blessures, d’ambitions qui se reconnaissent sans avoir besoin de s’énoncer. Dans ces compagnonnages-là, quelque chose circule, du sublime au dérisoire, une énergie partagée qui nourrit son jeu. Jonathan Capdevielle, Guillaume Vincent, Sophie Pérez… autant de présences qu’il admire et avec lesquelles il aimerait croiser sa route. Parce qu’à cet endroit précis, le théâtre reste avant tout une affaire d’affinités sensibles, d’inconscients qui dialoguent. Et c’est là que Thomas Gonzalez se sent, plus que jamais, à sa place.


Le Dindon, d’après Georges Feydeau
Création
Comédie de Caen
Du 7 au 11 octobre
Durée 2h45


Tournée 2025-2026
20 au 24 janvier à la Friche La Belle de Mai, Marseille, dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre du Gymnase.
28 et 29 janvier à La Comédie de Valence, CDN Drôme-Ardèche.
24 et 26 mars à la Comédie, CDN de Reims.
8 au 11 avril au Théâtre de Liège (Belgique).
15 au 18 avril au Théâtre de Namur (Belgique)
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Dates passées
15 et 16 octobre au Volcan – Scène nationale du Havre.
19 au 30 novembre au Théâtre Gérard-Philipe, CDN de Saint-Denis.
13 au 15 janvier 2026 au CDN Orléans / Centre-Val de Loire.

Mise en scène Aurore Fattier
Avec Thomas Gonzalez, Vanessa Fonte, Maxence Tual, Vincent Lecuyer, Tristan Glasel, Ivandros Serodios, Geoffroy Rondeau, Marie-Noëlle, Claude Schmitz, Peggy Lee Cooper et la participation de la classe préparatoire théâtre du Conservatoire et Orchestre de Caen
Assistanat, collaboration artistique : Alyssa Tzavaras, Simon-Élie Galibert
Conseil dramaturgique Grégoire Strecker
Scénographie : Marc Lainé et Stephan Zimmerli
Vidéo : Vincent Pinckaers
Lumière : Philippe Gladieux
Costumes : Prunelle Rulens assistée de Raoul Fernandez
Musique : Maxence Vandevelde
Sculptures : Ivandros Seriodos

Réalisation film : Claude Schmitz d’après le film d’Ed Wood «  Glen or Glenda »  1953
Collaboration réalisation film : Alyssa Tzavaras
Image : Vincent Pinckaers


Nexus de l’adoration de Joris Lacoste
Gymnas du Lycée Aubanel – 
Festival d’Avignon
Du 6 au 9 juillet 2025
Durée 2h30

Tournée
27 mars 2026 à 
La Halle aux Grains Scène nationale de Blois
31 mars au 3 avril 2026 au Festival TRANSFORME aux 
Célestins, Théâtre de Lyon

Dates passées
25 et 26 septembre 2025 au Maillon, Théâtre de Strasbourg Scène européenne dans le cadre du Festival Musica
4 au 7 décembre 2025 au 
Festival d’Automne à la MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis – Bobigny (Paris)
19 et 20 décembre 2025 au 
Lieu unique Scène nationale de Nantes
7 et 8 janvier 2026 au Festival TRANSFORME à la 
Comédie de Clermont-Ferrand

Conception, texte, musique, mise en scène – Joris Lacoste
Scénographie et lumière – Florian Leduc
Collaboration à la danse – Solène Wachter
Collaboration musicale et sonore – Léo Libanga
Costumes – Carles Urraca
Interprétation et participation à l’écriture – Daphné Biiga Nwanak, Camille Dagen, Flora Duverger, Jade Emmanuel, Thomas Gonzalez, Léo Libanga, Ghita Serraj, Tamar Shelef, Lucas Van Poucke
Son – Florian Monchatre
Assistanat à la mise en scène et à la dramaturgie – Raphaël Hauser
Coaching vocal – Jean-Baptiste Veyret-Logerias
Régie plateau – Marine Brosse, Seydou Grépinet


Race d’ep – Réflexions sur la question gay d’après La Mort Difficile de René Crevel & Génie Divin et LXiR de Guillaume Dustan
conception de Simon-Élie Galibert
La Comédie de Béthune
Du 3 au 5 février 2026
durée 2h

Avec Aymen Bouchou, Thomas Gonzalez, Roman Kané, Angie Mercier, Claire Toubin
Dramaturgie de Rachel De Dardel
Scénographie et costumes de Marjolaine Mansot
Régie générale et création vidéo- Typhaine Steiner
Chorégraphie de Yumi Fujitani
Lumière de Louisa Mercier
Son de Félix Philippe
Construction décor – Ateliers de la Comédie de Caen CDN de Normandie

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