© Christophe Raynaud de Lage

Myriam Marzouki : « L’hybridation permet le déplacement poétique du politique »

Après sa création à L’Azimut, à Châtenay-Malabry, la metteuse en scène présente sa nouvelle pièce, Je me souviens de la terre, conçue avec l’auteur Sébastien Lepotvin. En tournée, le spectacle fera escale au Zef, à Marseille, avant de rejoindre le Théâtre de la Concorde, à Paris.
21 mars 2026
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Vous venez de créer avec Sébastien Lepotvin Je me souviens de la terre. De quoi parle ce spectacle ?

Myriam Marzouki : Ce sont sept hommes et femmes qui ont en commun d’avoir participé à un même événement. Ils ont manifesté pour défendre une cause, l’accès gratuit à l’eau, qui leur semblait vitale. À cette occasion, ils ont fait l’expérience de la répression violente de leur manifestation. Ils en ont conservé différentes traces, des blessures, des conséquences d’ordre psychologique autant que physique. Pour ces personnes qui n’ont pas le même rapport à l’engagement, à la violence, à l’action collective ou politique, se pose alors la question de savoir que faire, continuer ou non, après le traumatisme de la violence subie.

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C’est le cœur de l’histoire, mais la pièce ne raconte pas cela de manière chronologique. Ce qui nous intéressait, avec Sébastien Lepotvin, c’était de raconter ce qui précède et ce qui suit une action. Quels sont les chemins imaginaires, les représentations mentales, qui font qu’à un moment, on fait quelque chose ensemble ? Et qu’en reste-t-il une fois qu’on a agi ? C’est la raison pour laquelle la pièce est plutôt construite à travers les chemins de la mémoire, des souvenirs, des traces. Il y a quelque chose dans la narration qui est non linéaire et non chronologique, même s’il y a en arrière-plan du spectacle une matière documentaire et des réalités politiques. Ce qu’on donne à voir au plateau est beaucoup plus sensible, avec une dimension onirique et poétique.

La pièce s’appuie sur de véritables témoignages. Pourquoi ce point de départ ?

Myriam Marzouki : C’est le point de départ de tout notre travail. Avec Sébastien, on a toujours le désir de faire un théâtre en prise avec le présent, de raconter notre époque avec les moyens de l’art. Le document est une manière d’être juste, d’être dans la vérité des faits et de notre situation. Il y a aussi une documentation historique qui passe par des lectures. La documentation est toujours un préalable. Dans une époque où la vérité est tellement malmenée, on doit être exact pour rendre compte de nos expériences contemporaines et s’appuyer sur des références au passé qui sont solides.

Mais dans le même temps, on n’a pas l’ambition de faire un travail de chercheurs ou de documentaristes. Ce qu’on veut c’est déployer une expérience poétique et sensible, que le temps du spectacle soit aussi le temps d’un voyage imaginaire. Il y a toutes sortes de manières et d’outils pour se documenter sur le présent. Notre ambition n’est pas d’informer les spectateurs. C’est de saisir les émotions, les représentations qui nous traversent aujourd’hui et qui fabriquent les personnes et les citoyens que nous sommes. À partir de cette base factuelle, on peut aller ailleurs.

Les sujets que vous abordez sont brûlants d’actualité. Selon vous, quelle place a le théâtre dans ces débats ?

Myriam Marzouki : Je pense que le théâtre n’est pas une citadelle ou un espace hermétique. Ce n’est pas un endroit clos sur lui-même. Au contraire, il est perméable à la société. Je ne soutiens pas une position de l’art pour l’art, séparé des questions du présent. Dans le même temps, je pense que l’espace du théâtre est un endroit privilégié, particulier, qui permet des expériences qui ne sont pas celles de la télévision, de la lecture de la presse, des réseaux sociaux. On est dans un endroit à la fois à part et poreux.

Quand je pense aux spectateurs, je sais qu’ils viennent au spectacle chargés de tout ce qu’ils ont vécu dans la journée, dans la semaine. Et je crois que le temps du spectacle est un temps que nous offrons pour ressaisir ces émotions qui nous assiègent aujourd’hui, qui sont souvent négatives. C’est la raison pour laquelle je ne fais pas un théâtre de divertissement, où il s’agirait d’oublier le monde. J’ai envie de proposer une expérience qui permette de retourner au monde en étant chargé de quelque chose, pour mieux lui faire face, le saisir, le regarder autrement, peut-être le transformer.

Je pense qu’un spectacle, la musique, la littérature, augmentent notre puissance d’agir. Cela ne donne pas des recettes, mais des émotions qui nous permettent d’être reconnectés à des sentiments positifs. Il ne s’agit pas de donner un mode d’emploi politique ou de trouver dans le spectacle une solution aux problèmes de la cité, mais de pouvoir y retourner en ayant du cœur à l’ouvrage.

La question de l’engagement et de l’action politique est un point d’opposition par essence. Comment travaillez-vous l’adresse de ce spectacle ?

Myriam Marzouki : Dans la diversité des personnages qui sont sur scène, nous avons intégré la question de la pluralité, de la complexité, de la contradiction à l’intérieur même du spectacle. Tous nos personnages peuvent résonner avec la diversité du public assemblé. Nous souhaitons produire un effet de miroir pour le public dans sa diversité d’individus, d’âges, de sensibilités, de rapports à la chose publique.

Vous évoquez l’importance de l’imaginaire et du sensible. Comment les ressources concrètes que sont les témoignages se transforment-elles en matériaux dramaturgiques ?
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Myriam Marzouki : Dans notre processus de travail avec Sébastien Lepotvin, on a toujours un texte à expérimenter dès la première répétition. Ce n’est pas une écriture de plateau où tout s’invente avec les interprètes. Mais le texte n’arrête pas de s’écrire au gré des expériences que je mène sur scène avec les interprètes, sur un temps long de deux ans environ, avec différentes résidences de recherche, d’expérimentation, puis de création.

Le texte est réécrit, subit des coupes, se précise et se modèle sur chaque interprète. Puis plusieurs écritures viennent se greffer et hybrider le texte. Une écriture musicale, chorégraphique, une écriture de la lumière. Le texte est évidemment le squelette, mais la dimension sensible de la création, ce sont tous ces langages, élaborés petit à petit par les collaborateurs avec qui je fabrique la mise en scène autour d’une solide dramaturgie partagée.

Cette hybridation fait pleinement partie de votre travail, qu’apporte-t-elle ?

Myriam Marzouki : Elle permet justement le déplacement poétique du politique. À partir du moment où on déploie des espaces qui ne sont pas seulement des espaces du discours ou du sens, on peut opérer une sorte de transmutation de l’expérience réelle et lui donner une autre résonance, des polysémies. C’est comme cela que les choses s’étirent, que la temporalité est travaillée autrement et qu’on arrive à produire une image qui a une profondeur, un mystère. Tout cela se fait en amont, il y a des rêves qui sont déjà présents, des choses que je fantasme. Après, on essaie de faire advenir tout ça avec la magie de la lumière, du son, du chant…

Formellement, comment cela se transcrit au plateau ?

Myriam Marzouki : Il y a par exemple un travail du corps, avec une dimension plastique et visuelle. Les comédiens font alors presque un travail de danseurs. Et puis, il y a des moments de chant, travaillés en tant que tels. J’ai un storyboard, je sais qu’il y a des choses que je veux travailler avec des outils précis. Dans ce spectacle, il y a toute une recherche sur le clair-obscur, partagée avec la scénographe, la costumière et le créateur lumière. C’est à la fois simple et complexe dans son agencement, cela demande de la précision technique et une collaboration de tous les créateurs pour qu’au bout du compte, cela se déploie dans un ensemble cohérent. Je cherche à tisser l’hétérogénéité dans une narration qui a sa logique interne, tout en assumant une forme d’étrangeté onirique.

Le texte continue de s’adapter au fil des répétitions. Qu’en est-il de l’écriture du spectacle ? Se poursuit-elle au-delà des premières représentations ?

Myriam Marzouki : Après la création, il s’agit plus de réglages de mise en scène que de l’écriture qui se poursuit à proprement parler. Le texte est globalement stabilisé à la première représentation, mais il y a une deuxième étape qui est en train de se déployer. C’est le moment où le spectacle commence à exister. Même si le texte est fixé, il y a toute une partie de ce que les acteurs peuvent ajouter : de la chair, du concret, du vivant.

Une fois que les interprètes sont solides sur ce qu’ils ont à jouer, il y a un « small talk » improvisé du plateau qui peut venir flouter et épaissir le texte écrit. Dans la vie, quand on met huit personnes autour d’une table, il y a toujours un moment où tout le monde parle en même temps, avec des paroles et des voix qui se détachent. Et comme dans Je me souviens de la terre, il est question d’un groupe, ce surplus du texte appartient maintenant aux interprètes. Cette dernière dimension de l’écriture, celle de la parole en représentation et qui ne cesse pas de bouger, de vivre, à chaque représentation.


Je me souviens de la terre de Sébastien Lepotvin
Création le 10 mars 2026 à L’Azimut – Antony Châtenay-Malabry
Durée 1h45.

Tournée
25 au 26 mars 2026 au Zef – Scène nationale de Marseille
22 au 30 mai 2026 au Théâtre de la Concorde – Paris

Mise en scène de Myriam Marzouki
Texte de Sébastien Lepotvin
Avec Mounira Barbouch, Frédéric Gustaedt, Yassine Harrada, Damien Houssier, Louise Belmas, Sarah Lefeuvre, Ghita Serraj, Maxime Tshibangu
Regard chorégraphique – Magali Caillet-Gajan
Scénographie – Margaux Folléa
Création lumière – Emmanuel Valette
Création sonore – Félix Gouin
Costumes – Alma Bousquet
Régie générale – Jean-Marc Ducrocq


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