Le décor s’impose d’emblée comme un paysage mental et modulable. Au fond du plateau, une grande estrade de bois ; autour, quelques petites tables éclairées par des lampes esquissent une atmosphère de cabaret fatigué. Par endroits, le parquet mord sur la sciure, comme si le sol hésitait entre salon bourgeois, salle de bal et terres en déshérence d’Ivanov. Imaginé avec la complicité de Marguerite Bordat, l’espace voulu par Jean-François Sivadier est presque nu, véritable « machine à jouer » qui place l’acteur au centre, exposé, sans refuge possible.

Nicolas Bouchaud surgit à jardin comme un corps en décalage. Hirsute, pieds nus, ses chaussures à la main, il semble ne pas être encore tout à fait dans son rôle, comme si le personnage tardait à advenir. Imperceptiblement, il glisse dans la peau d’Ivanov, clown désaccordé déjà agressé par le monde. Des acouphènes rock — un borborygme de Beggin’ des Four Seasons — lui vrillent le cerveau.
L’homme ne va pas bien. Son corps dégingandé ne trouve sa place ni sur une chaise trop petite, ni dans la société, ni dans sa propre vie. Le bruit l’assaille autant qu’il l’indiffère. Il encaisse, traverse les situations sans y adhérer. Étranger aux autres comme à lui-même, il avance à contre-courant. Le mal-être crève la scène. Tout est déjà là, dans cette dissonance inaugurale.
Une dépression sans pathos
Ivanov est une pièce de jeunesse, mais tout Anton Tchekhov y est déjà contenu : la lassitude des êtres, l’usure des idéaux, la petitesse sociale qui ronge les relations humaines. Jean-François Sivadier n’en propose pourtant aucune lecture mélancolique ou empesée. Il refuse la tristesse appuyée, la plainte, le spleen, le ralentissement. Ce qui l’intéresse relève du trouble, presque d’un dérèglement de l’identité, entre l’anti-héros et les figures qui l’entourent.
Cette dépression, plus proche de la déprime que la neurasthénie, n’est pas un état figé. Elle est dynamique, irritante, parfois grotesque. Elle se manifeste par l’épuisement, mais aussi par le rejet, la désinvolture, l’incapacité à agir. Ivanov n’est ni héroïque ni pathétique. Il est défaillant. Et cette défaillance contamine tout ce qui l’entoure.
Le bal des petites lâchetés

Autour de lui gravite une galerie de figures médiocres et bruyantes. Borkine (volubile Frédéric Noaille), l’administrateur, arnaqueur intarissable, accumule les projets aussi fantasques qu’irréalisables. Rien n’est légal, rien n’est viable, mais tout déteint sur Ivanov, lui colle à la peau comme une réputation dont il n’est pas responsable et qu’il doit pourtant porter. L’oncle (survolté Christian Esnay), vieil homme aigri, déteste tout le monde avec jubilation et désengagement. Anna Petrovna (troublante Norah Krief), l’épouse, a tout quitté pour Ivanov — famille, religion, origine — et se consume lentement à force de sacrifices et d’amour à sens unique. Le médecin Lvov (ébouriffant Gulliver Hecq), droit dans ses bottes, ne supporte plus la désinvolture d’Ivanov face au drame qui se joue sous ses yeux, jusqu’à y voir une faute morale.
Puis viennent les voisins. Zinaïda (formidable Agnès Sourdillon), l’usurière, pleure chaque kopeck prêté, dépensé ou perdu. Son mari (épatant Zakariya Gouram), faible et ivrogne, est l’ami d’Ivanov mais incapable de tenir tête à sa femme. Et Sacha (époustonflante Charlotte Issaly, révélation du spectacle), leur fille, promise au meilleur parti du district, croit un temps pouvoir sauver Ivanov de sa neurasthénie. Illusion persistante, mais vaine. Rien ne l’atteint. Ni le sort des autres, ni le sien propre.
Farce noire, miroir politique
Dans ce monde au bord du précipice, les uns boivent et festoient pour ne pas penser à la fin annoncée. Les autres fantasment argent, titres et lendemains radieux bâtis sur des chimères, quand certains s’imaginent encore conserver ad vitam aeternam leur magot sous le bras ou sous leurs fesses. L’antisémitisme de cette Russie à bout de souffle affleure alors brutalement, faisant écho à celui d’aujourd’hui. Il apparaît comme un symptôme parmi d’autres du gouffre qui, chaque jour, s’ouvre un peu plus sous nos pieds.

Le spectacle devient alors un bal de faux-semblants, une fête factice où la joie se force et le rire se crispe. Portée par la traduction vivifiée d’André Markowicz et Françoise Morvan, cette tragi-comédie humaine de la fin du XIXᵉ siècle frappe par sa troublante contemporanéité. Jean-François Sivadier refuse aussi bien de l’ancrer dans une époque déterminée que de la figer dans des clichés ou des conventions éculées. Anna n’est pas une figure fragile : elle lutte, se rebelle, repousse jusqu’au bout l’inéluctable, jusqu’à cette pirouette finale qui la fait disparaître de la scène. Sacha, elle, n’a rien d’une ingénue ; elle ironise, se cabre et comprend trop tard qu’on ne sauve pas ceux qui ont déjà lâché prise. La fatigue intrinsèque d’un monde à la dérive.
La fatigue d’un monde en roue libre
Sans que le cynisme ne l’emporte jamais, Jean-François Sivadier signe une farce noire, drôle, acérée et grinçante, d’une précision redoutable. Nicolas Bouchaud compose un Ivanov sublime d’épuisement, à la limite du non-jeu, tant la lassitude du personnage semble contaminer jusqu’à son énergie vitale. Autour de lui, les autres comédiens — tous excellents — jouent souvent quasi en sur-régime, comme s’ils avaient besoin de cette exubérance pour prouver que leurs personnages sont eux encore et toujours vivants.
Le metteur en scène peint ainsi une fresque mouvante et jouissive, tantôt burlesque, tantôt presque naturaliste. La vie y coule sans but, s’agite, s’épuise, puis s’échappe sans prévenir. Rien ne change vraiment, ni l’époque, ni la nature humaine, ni bonne ni mauvaise, simplement empêtrée dans ses contradictions. Son Ivanov laisse alors entrevoir un mal qui ne concerne pas un homme mais une société entière, trop occupée à faire du bruit pour entendre ce qui la ronge.
Envoyé spécial à Villeurbanne
Ivanov d’Anton Tchekhov
TNP – Villeurbanne
Du 21 janvier au 6 février 2026
durée 2h45.
Tournée
18 au 20 mars 2026 au Théâtre de Caen
25 au 27 mars 2026 au Tandem – Scène nationale Arras-Douai – Hypodrome de Douai
1er et 2 avril 2026 à La Coursive Scène Nationale La Rochelle
21 avril au 10 mai 2026 au Théâtre de Carouge, Suisse
20 et 21 mai 2026 à L’Azimut – Théâtre La Piscine, Pôle national cirque d’Antony et de Châtenay-Malabry
10 et 11 juin 2026 au TAP – Scène nationale de Grand Poitiers
Avec Nicolas Bouchaud, Yanis Bouferrache, Christian Esnay, Zakariya Gouram, Gulliver Hecq, Charlotte Issaly, Jisca Kalvanda, Norah Krief, Frédéric Noaille, Agnès Sourdillon
Dramaturgie et assistanat à la mise en scène Véronique Timsit
Collaboration artistique Nicolas Bouchaud et Véronique Timsit
Scénographie Marguerite Bordat
Lumière Philippe Berthomé et Jean-Jacques Beaudouin
Son Yohann Gabillard
Masques Loïc Nebreda
Costumes Virginie Gervaise
Stagiaire aux costumes Myrhdin Baran-Marescot
Perruques et maquillage Mityl Brimeur
Régie générale Guillaume Jargot
Régie lumière Jean-Jacques Beaudouin
Régie son Yohann Gabillard
Régie plateau Christian Tirole
Accessoiriste Julien Le Moal
Habilleuse Valérie de Champchesnel
Décor les ateliers du TNP
Costumes avec la participation de l’atelier de costumes du TNP