Pas de grands mots, pas d’annonce fracassante. Le monde touche à sa fin. Le soleil est à bout de souffle, prêt à exploser et à emporter avec lui l’univers. Dans ce crépuscule annoncé, les vies continuent pourtant de circuler, de se frôler, de s’accrocher. Des parents cherchent leur enfant. Un soignant poursuit son travail avec patience. Une femme décide de vivre enfin ses fantasmes. Un vieil homme veille sur un enfant handicapé mental dont la mère vient de mourir. Un adolescent refuse de mourir vierge. Une jeunesse désespérée veut encore une dernière nuit, faite de fête, d’alcool et de chaos. Ailleurs, un couple prépare un ultime voyage vers le Groenland.
Ces fragments composent une mosaïque fragile. Chacun tente d’habiter les derniers instants à sa manière. Certains poursuivent leur vie comme si rien n’allait basculer. D’autres cherchent à réparer une relation, à retrouver un contact, ou à brûler ce qu’il reste. La catastrophe est là. Pourtant, l’ordinaire persiste.
Humanités au bord du gouffre

Dans cette succession de saynètes, Sébastien David esquisse un portrait sensible de nos sociétés contemporaines. Des sociétés attachées à leurs habitudes, à leur confort, mais qui, face à l’idée de la fin, cherchent encore une présence. Les liens qui apparaissent ne sont pas toujours ceux du sang. Ils naissent de la situation, du besoin d’être encore avec quelqu’un, d’échanger quelques mots avant que tout ne bascule.
L’écriture avance par touches brèves, laissant affleurer une humanité qui oscille entre inquiétude, déni et désir de vivre. Sans fioriture, le texte laisse apparaître une communauté fragile qui se recompose ou s’éparpille dans l’urgence.
Le théâtre au cœur de la cité
La dramaturgie de Lola Molina et la mise en espace de Lélio Plotton s’appuient sur une forme simple et collective. Autour des comédiens professionnels – Jérémy Flaum, Olivia Mabounga et Benoît Marchand – se déploient la petite troupe de la Scène nationale de Blois et les élèves du lycée Dessaignes. Amateurs et professionnels partagent le plateau, dans un geste qui privilégie l’écoute et la circulation des voix. Tous s’engagent pleinement, dans leur corps comme dans leur présence. Fragiles parfois, hésitantes aussi, ces voix donnent à cette lecture performée une sensibilité particulière, sans effet superflu. Juste des présences humaines, simples, sans artifice.
Ce travail avec les amateurs n’est pas anodin. Depuis plusieurs saisons, la Scène nationale et son directeur Frédéric Maragnani accompagnent ces pratiques avec constance, leur offrant un espace de création et une visibilité sur les plateaux. Une manière de rappeler que le théâtre ne se limite pas à la diffusion des spectacles, mais qu’il peut aussi être un lieu d’expérience et de partage, au cœur de la cité.
En associant élèves, habitants et artistes confirmés, le projet élargit le cercle. Il ouvre la scène à d’autres présences, à d’autres voix, et permet de toucher des publics qui n’en franchissent pas toujours les portes.
La fabrique du son
Sur le plateau, la musique et les bruitages se construisent à vue. Instruments, objets et matières sonores composent en direct un paysage acoustique qui accompagne les récits. Les sons apparaissent, disparaissent, se superposent. La fin du monde se suggère davantage qu’elle ne s’impose.
Cette fabrication visible du son émerge le public au plus près de cette apocalypse annoncée. C’est d’autant plus important que pour cette première, la pièce est enregistrée. Les voix – parfois hésitantes, parfois tremblées – trouvent leur place dans cette matière sonore vivante. La fragilité des interprètes devient alors une force et donne au spectacle sa vibration la plus touchante.
En ce vendredi soir, à la veille de la clôture du festival, la représentation était suivie, à la Halle aux Grains, par le très beau et très puissant spectacle ສຽງຂອງຍ່າ(La Voix de ma grand-mère) de Vanasay Khamphommala, une autre manière de voir le monde et de faire écho à sa beauté, à son humanité.
Envoyé spécial à Blois
Une fin de Sébastien David (Texte lauréat de l’Aide à la création de ARTCENA)
La Halle aux Grains – scène nationale de Blois dans le cadre du festival Première fois
13 & mars 2026
Durée 1h40
Dramaturgie de Lola Molina
Mise en scène de Lélio Plotton
avec Jérémy Flaum, Olivia Mabounga, Benoît Marchand, les comédien.nes et musicien.nes amateur.ices de la petite troupe de la Scène nationale de Blois et de la classe de 1ère option théâtre du Lycée Dessaignes de Blois
Création sonore d’Émilie Mousset
Bruitage de Sophie Bissantz.