Comment le théâtre s’est-il imposé à vous ?
Gabriel Sparti : Par accident, ou plutôt par curiosité. Adolescent, en Suisse, je prenais des cours de théâtre et, très vite, avec des amis, nous avons monté une petite compagnie amateur. Nous avions seize, dix-huit ans. Ensemble, nous avons créé quatre spectacles et tourné dans la région du Lavaux. C’était artisanal, joyeux, bricolé. Mais c’est là qu’est né le désir de mise en scène, presque avant celui d’être acteur.
Assez vite, le besoin de partir s’impose. De quitter le lieu où j’ai grandi. Une intuition difficile à expliquer : l’impression que rien ne m’attendait si je restais. J’ai alors rejoint le Conservatoire royal de Liège. Là, tout se structure. L’intuition devient travail.
Quelles sont les rencontres qui, pour vous, ont été fondatrices ?

Gabriel Sparti : Ma première professeure, Ariane Laramée, a été essentielle. Formée à Paris, elle choisit de s’installer à Chexbres, en milieu rural, pour y développer un travail théâtral loin des centres institutionnels. Elle m’a transmis cette idée que le théâtre peut exister ailleurs, dans d’autres géographies, à d’autres rythmes.
Et puis l’improvisation. J’en ai fait beaucoup à l’adolescence. Je ne pratique pas le théâtre d’improvisation au sens strict, mais cette expérience reste un outil : d’écriture, de jeu, d’écoute. Une manière de laisser surgir l’inattendu et de rester poreux à ce qui déborde.
Au conservatoire, la rencontre avec la pensée d’Olivier Neveux, lors des séminaires « Théâtre et politique » organisés dans l’école, m’a aussi ouvert à des questions de formes qui travaillent encore aujourd’hui mon travail. La rencontre avec le théâtre et la méthode de Françoise Bloch a également été fondamentale pour la recherche que je développe.
Mais aussi, les artistes avec qui se fabriquent les spectacles. En jeu, en dramaturgie ou en technique, ces collaborations ouvrent toujours de nouvelles façons d’envisager la création. Les inspirations du cadre pédagogique se prolongent, ou parfois se heurtent, à la réalité du métier.
Votre écriture se nourrit de nombreuses références, sans jamais les citer frontalement...

Gabriel Sparti : Ces références sont multiples : littérature, essais, documents, films. Mais elles ne sont presque jamais visibles telles quelles. Elles forment plutôt un paysage souterrain.
Dans Heimweh – Mal du pays, on pouvait sentir l’ombre de Robert Walser, de Fiodor Dostoïevski, de Thomas Bernhard ou d’Anne Dufourmantelle. Parfois quelques fragments affleuraient, mais le plus souvent ces lectures agissaient comme une atmosphère.
Pour Menace chorale, elles sont encore plus dissoutes. Avec le dramaturge Yann Guewen-Basset, nous construisons une trame, un cadre de recherche. Puis les acteur·rices arrivent et viennent fissurer nos certitudes. Ils détruisent nos a priori par leurs propositions. Ensuite nous revenons casser, restructurer, en tentant de faire disparaître les coutures.
Pourquoi avoir eu envie de faire un spectacle autour d’une chorale ?
Gabriel Sparti : Au départ, il y a la musique, le chant, le chœur. Puis on réalise que la chorale rassemble des individus très différents socialement, politiquement, géographiquement. C’est un microcosme idéal pour observer des rapports de pouvoir. Dans cet espace banal, presque inoffensif, surgissent des questions immenses. J’aimais l’idée qu’un lieu si quotidien puisse contenir une trajectoire qui mène de la mélancolie à l’exaltation, puis au désir de grandeur.
Votre première intuition était de travailler sur une « chorale fasciste »…

Gabriel Sparti : C’était une fausse bonne idée. Nous avons écouté beaucoup de chants fascistes, nazis, militaires. Musicalement, c’est pauvre, souvent laid. On aurait pu travailler cette laideur, mais ce n’était pas ce qui me semblait le plus intéressant.
Ce qui m’a frappé, c’est le destin de certains chants folkloriques récupérés par le fascisme, comme Giovinezza en Italie. Une mélodie populaire, détournée, militarisée. L’essayiste Alberto Toscano parle d’un « fascisme charognard », qui récupère tout, même ce qui semble innocent. Il peut mêler folklore et ultra-nationalisme, douceur et violence, pour mieux dissimuler son projet.
Nous nous sommes finalement tournés vers des chants suisses ou français très doux, presque naïfs, et avons fait glisser progressivement, sans rupture visible, vers l’exaltation, la grandeur, la guerre.
La bascule est presque imperceptible…
Gabriel Sparti : C’était essentiel. Je ne voulais pas d’un débat frontal sur scène. Ce qui m’intéresse, c’est l’acte de répéter, de chercher l’harmonie, de vouloir que ce soit beau ensemble. C’est par ce désir d’accord que la propagande s’insinue.
Certains personnages comprennent ce qu’ils chantent, d’autres non. Mais personne n’arrive vraiment à nommer le malaise. On sait, et en même temps on continue. La cheffe le dit : faire peur ne fonctionne plus. Il faut de la joie, de la douceur, du « We Are the World ». Le fascisme version jardin et chats. Humain, presque attendrissant. C’est là que le danger devient efficace.
Le spectacle est traversé par le rire...

Gabriel Sparti : Ce n’est pas un ornement. C’est une reprise de pouvoir. Si l’on ne montrait que quelque chose de terrifiant, on resterait dans un discours déjà connu.
Le rire crée un mouvement, allant de la tension à la détente, pour revenir à une nouvelle tension. Il permet aussi de penser autrement. Aujourd’hui, la blague et l’outrance fonctionnent politiquement. C’est ridicule, et pourtant cela agit.
Je tiens aussi à la dérision. Pas la moquerie. La dérision doit porter sur toute la situation. La chorale, la cheffe, le journaliste : personne n’est la figure de vérité. Tous sont pris dans le même vertige.
Chaque personnage semble adossé à un imaginaire précis...
Gabriel Sparti : Oui, mais ces références sont digérées. Pour Violette, par exemple, nous avons travaillé à partir d’un documentaire sur de petits investisseurs ruinés, réalisé par Jean-Luc Gaget. Cette trajectoire de promesse et d’effondrement a nourri son rapport au travail.
Pour Vladimir, le livre Rêver sous le Troisième Reich de Charlotte Beradt a été déterminant, ainsi que La Toile d’araignée de Joseph Roth. Mais la scène du rêve vient d’un rêve réel raconté en répétition. La fiction se fabrique à partir de ces strates mêlées.
Béatrice est traversée par l’univers de Thomas Bernhard, ce regard corrosif qui détruit ses propres personnages. Jean-François porte quelque chose de kafkaïen, cette obsession du détail mortel, du cadre, du pouvoir que l’on retrouve dans La Colonie pénitentiaire.

Le personnage d’Émilie est plus énigmatique. Il est traversé par le silence, le regard, la retenue. On travaille cette ligne de crête qu’est l’attente, et le danger d’une observation d’abord apolitique. Le retrait d’Émilie nous a été inspiré par Emily Dickinson et par le trouble que crée un geste de quasi-réclusion. Face à ce retrait, les spéculations se multiplient : acte de résistance ? collaboration passive ? dernier indice de beauté alors que tout sombre ? L’enjeu était de ne pas trancher.
Comment avez-vous constitué la distribution ?
Gabriel Sparti : Certain·es viennent de mes années à Liège, d’autres de rencontres de plateau. Ce qui m’importe, c’est qu’ils pensent la forme avec nous, qu’ils en soient aussi les auteurs. Qu’ils soient dramaturges autant qu’interprètes. C’est un équilibre fragile. Nous laissons des espaces d’improvisation ; le spectacle se réécrit chaque soir, imperceptiblement. Ils sont toujours en train d’écrire, sur une ligne de crête entre écriture en public et dissimulation dans la fiction.
Menace chorale de Gabriel Sparti
Création le 16 janvier 2026 au Manège de Maubeuge
durée 2h
Tournée
20 au 31 janvier 2026 au Théâtre Les Tanneurs, Bruxelles
10 mars à 20 à La Halle aux Grains – Scène nationale de Blois dans le cadre du temps fort Premières Fois ! #3
Mise en scène et écriture Gabriel Sparti
Interprétation et écriture – Raphaëlle Corbisier, Karim Daher, Alain Ghiringhelli, Anne-Sophie Sterck, Laure Valentinelli, Tara Veyrunes
dramaturgie et écriture ) Yann-Guewen Basset
assistanat à la mise en scène Margot Dufeutrelle
stagiaire à la mise en scène Nelly Pons
direction musicale Ségolène Neyroud
scénographie Marie Szersnovicz
création lumière Nora Boulanger Hirsch
création sonore Laure Lapel
régie générale Antoine Vanagt