© René de Sens & Mamana

Vanasay Khamphommala, faire entendre les fantômes

À l'occasion de la troisième édition du Festival Premières fois ! initié par la Halle aux Grains - Scène nationale de Blois, la performeuse et dramaturge présente ສຽງຂອງຍ່າ (La Voix de ma grand-mère), une création où mémoire familiale, histoire migratoire et spectres intimes se rejoignent. Portrait d'une artiste singulière, dont la présence irradie autant qu'elle interroge.
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Avec sa silhouette longue, presque dégingandée, et sa chevelure noir de jais qui tombe bien au-delà de ses épaules, Vanasay Khamphommala impose une allure que l’on reconnaît de loin. De larges lunettes métalliques, qui encadrent un visage attentif, finissent de compléter son portrait. Au-delà de ces traits, quelque chose de plus diffus se dégage, une douceur, presque une langueur. Derrière cette nonchalance apparente affleurent pourtant une vive intelligence, une curiosité constamment en éveil, une tension intérieure qui nourrit une manière singulière et attentive de regarder le monde.

L'invocation à la muse de Vanasay Khamphommala & Caritia Abell © Christophe Raynaud de Lage
L’invocation à la muse de Vanasay Khamphommala & Caritia Abell © Christophe Raynaud de Lage

Dans la vie comme sur scène, l’artiste queer avance avec la même attention portée aux corps, aux idées et aux tensions qui traversent notre époque. Chez elle, la pensée ne reste jamais abstraite, elle circule à travers l’expérience, les sensations, la présence physique. Cette manière d’entrelacer réflexion et incarnation irrigue tout son travail.

Depuis plusieurs années, ses créations interrogent les identités genrées et racisées sans se réduire à un discours. Ce qui l’intéresse se situe plutôt dans les zones de friction, là où les catégories vacillent et où le plateau devient un espace d’expérimentation. Le théâtre n’y est jamais un lieu de démonstration : il est un terrain de recherche où le corps – traversé par le genre, le désir ou la mémoire – devient matière à penser autant qu’à éprouver.

Le choc de la scène

À dix ans, Vanasay Khamphommala découvre la scène par la musique. Elle chante dans un chœur d’enfants, passe des auditions et participe à des productions à l’Opéra de Rennes. L’expérience agit comme une révélation. « Le fait de chanter, d’être en scène, de se présenter devant des gens m’a bouleversée. Ça m’a donné une énergie et une confiance que je n’avais pas ailleurs, confie-t-elle. »

Sur le plateau, quelque chose se produit immédiatement, une sensation de vitalité presque physique. La scène devient un endroit où elle se sent profondément vivante. L’évidence est là très tôt, mais s’autoriser à suivre ce désir prendra plus de temps. En grandissant, l’artiste en devenir mesure l’écart entre son désir de scène et les figures dominantes du théâtre. Être asiatique dans un paysage artistique largement blanc, se sentir en décalage avec les normes de genre sont autant de signes qui lui font percevoir qu’elle ne correspond pas tout à fait aux modèles visibles. Elle choisit alors un chemin de traverse.

La dramaturgie comme détour
Écho de Vanasay Khamphommala © Pauline Le Goff
Écho de Vanasay Khamphommala © Pauline Le Goff

Avant de revenir sur scène, Vanasay Khamphommala emprunte le chemin de la dramaturgie et de l’université. Un espace où il devient possible de penser les textes et les formes sans s’exposer directement. « C’était une voie où la question de se présenter soi-même était moins brûlante », explique-t-elle. Cet écart à l’ombre des plateaux lui offre un temps de construction. Mais peu à peu, une évidence s’impose : la nécessité d’être vue pour ce qu’elle est. Elle franchit alors le pas, fonde sa compagnie et commence à créer des spectacles dans lesquels elle se tient elle-même en scène.

Ce mouvement prolonge un parcours déjà nourri par le théâtre. Enfant, elle fréquente le club théâtre du village breton où elle a grandi. Plus tard, elle rejoint la classe libre du Cours Florent entre 2005 et 2007, tout en poursuivant un travail universitaire approfondi. William Shakespeare devient l’un de ses territoires d’étude. Elle lui consacre une thèse, à travers la pensée du dramaturge Howard Barker.

Une rencontre marquera particulièrement cette période.  Pendant près de dix ans, elle travaille aux côtés du metteur en scène Jacques Vincey, alors directeur du Théâtre Olympia – CDN de Tours, comme dramaturge. Elle y apprend la rigueur intellectuelle, mais aussi une conviction qui ne la quittera plus. Le théâtre naît souvent lorsqu’une idée est poussée jusqu’à son point de crise.

Métamorphoses et influences
Écho de Vanasay Khamphommala © Pauline Le Goff

Dans la constellation des textes qui nourrissent son imaginaire, certains occupent une place particulière. Les Métamorphoses d’Ovide l’accompagnent depuis l’enfance et irriguent sa réflexion sur la transformation. Shakespeare reste une référence majeure, notamment pour la manière dont son théâtre fait dialoguer tradition et subversion.

À ces influences s’ajoutent d’autres rencontres décisives. La chanteuse et comédienne Natalie Dessay, avec laquelle Vanasay Khamphommala collabore sur plusieurs spectacles, Théophile Dubus ou encore la performeuse Caritia Abell. Avec cette dernière, notamment à l’occasion d’un Vive le sujet ! à Avignon en 2018, l’artiste queer explore plus frontalement la dimension érotique du corps en scène. Ces échanges nourrissent une interrogation centrale : comment la présence des corps transforme l’espace théâtral ? Comment l’érotisme peut-il devenir une force de création ? Dans plusieurs performances, comme Invocation à la muse ou Écho, Vanasay Khamphommala travaille précisément cette coprésence des corps, leur exposition, les tensions et les désirs qui circulent dans un même espace. Le plateau devient alors un lieu où les relations se négocient, se déplacent et se réinventent.

Le Laos comme membre fantôme
ສຽງຂອງຍ່າ (la voix de ma grand-mère) de Vanasay Khampommala © Christophe Raynaud de Lage
ສຽງຂອງຍ່າ (la voix de ma grand-mère) de Vanasay Khampommala © Christophe Raynaud de Lage

Depuis quelques années, un autre fil s’impose dans son travail : le Laos, pays de sa famille paternelle. Si son père y est né, cette part de son histoire est longtemps restée en retrait. « J’ai longtemps rejeté cette culture », reconnaît-elle. La redécouverte de cette mémoire surgit presque comme une révélation. Vanasay Khamphommala la décrit à travers l’image d’un membre fantôme, comme si une partie d’elle-même avait toujours existé sans qu’elle en ait pleinement conscience. 

Peu à peu, cette dimension se réveille et nourrit sa sensibilité autant que sa pensée. Ce mouvement intime rejoint aussi une histoire collective. Cinquante ans après les migrations liées aux bouleversements politiques du Laos, une génération d’enfants d’immigrés atteint aujourd’hui l’âge où il devient possible de regarder autrement cette mémoire familiale. Les récits longtemps tus trouvent enfin des formes d’expression.

Chanter avec ses ancêtres

C’est dans ce contexte qu’émerge sa dernière création, ສຽງຂອງຍ່າ (La Voix de ma grand-mère). Le spectacle naît d’une question simple et vertigineuse : comment chanter avec le fantôme de sa grand-mère ? Chez Vanasay Khamphommala, les créations commencent toujours par ce type d’énigme. « Le premier moteur de l’écriture, c’est une question impossible », explique-t-elle.

Pour approcher cette impossibilité, l’artiste mobilise autant la réflexion que l’expérience. Les lectures de philosophie, de sociologie ou d’histoire nourrissent la construction du projet. Mais à cette recherche intellectuelle s’ajoute une quête de sensations, comme si certaines réponses ne pouvaient apparaître qu’à l’endroit où la pensée cède la place au sensible. Afin de préparer la création, Vanasay Khamphommala passe six mois au Laos. Elle s’immerge dans les paysages, les sons, les textures du pays pour laisser cette mémoire traverser le plateau.

© Christophe Raynaud de Lage
ສຽງຂອງຍ່າ (la voix de ma grand-mère) de Vanasay Khampommala © Christophe Raynaud de Lage

Dans le spectacle, un élément donne à cette recherche une dimension particulièrement intime, la présence de son père sur scène. Médecin de profession, il n’est pas acteur. C’est la première fois qu’il apparaît sur un plateau. Entre eux circule une troisième présence, invisible mais insistante : celle de la grand-mère dont la voix traverse la pièce. La scène devient alors un espace entre les vivants et les absents, entre mémoire familiale et fantômes hérités.

Une recherche en mouvement

Parallèlement à ses créations, Vanasay Khamphommala transmet. Elle intervient régulièrement dans des écoles d’art dramatique où elle défend une approche incarnée de la dramaturgie, attentive à la relation entre pensée et corps.

Son parcours s’ouvre aujourd’hui vers d’autres horizons. Elle rejoindra prochainement la Villa Médicis pour une résidence d’un an consacrée à la figure mythologique de Ganymède, poursuivant ainsi son exploration des métamorphoses, du désir et des transformations du corps. Pour elle, le théâtre demeure avant tout un laboratoire, où l’on pousse les idées jusqu’à leur point de rupture, où les identités se déplacent et où les formes se recomposent. Et où chaque création tente, à sa manière, de faire advenir ce qu’elle cherche obstinément pour tenter de répondre à des questions impossibles. 


ສຽງຂອງຍ່າ (la voix de ma grand-mère) de Vanasay Khamphommala
Création au TnBA en avril 2024
Durée 1h environ

Tournée
13 mars 2026 à La Halle aux grains dans le cadre du Festival Premières Fois !

Dates passées
14 et 15 mai 2024 au Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon

Avec Vanasay Khamphommala, Somphet Khamphommala et les voix de Sieng In Bounmisay, Naly Lokhamsay, Daly Hiangsomboun
Collaboration artistique – Thomas Christin
Création sonore de Robin Meier Wiratunga
Installation plastique de Kim lan Nguyễn Thi
Travail chorégraphique d’Olé Khamchanla
Costumes de Vanasay Khamphommala, Marion Montel
Tissage de Mai Bounmisay, Souksavanh Chanthavanh, Monkham Thongpanya
Régie générale, son, plateau – Maël Fusillier
Création lumière,Régie lumière, plateau – Léa Dhieux

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