Comédien, metteur en scène et codirecteur du Théâtre 14, Mathieu Touzé se tient droit, sa longue silhouette presque androgyne face au public. Derrière lui, quasi rien, si ce n’est un fauteuil en cuir dans lequel, désabusé, il s’assiéra quelques secondes. Plus loin, l’ombre d’une cuisine familiale qui, elle, restera déserte.
Il est seul pour ce spectacle, tout comme le narrateur du roman qu’il porte à la scène. Dans Vous parler de mon fils, l’écrivain Philippe Besson prêtait sa voix à un couple ordinaire de Saint-Nazaire dont l’enfant, quatorze ans et victime de harcèlement au collège, finit par mettre fin à ses jours. Sur scène, Mathieu Touzé est donc ce père un peu taiseux, que les copines de sa femme Juliette jugent tout de même formidable parce qu’il débarrasse la table du petit-déjeuner. Lui sait désormais qu’il n’est pas si génial : il n’a même pas vu venir le suicide de son fils.
Remonter le fil du drame

Cette adaptation remonte le fil du quotidien de la famille. Issue de la petite classe moyenne de l’ouest de la France, le couple s’aime. Ils se connaissent par cœur : les mimiques de l’un, les moments d’agacement de l’autre. Ensemble, ils ont deux enfants dont Hugo, un gamin solaire, un peu « maniéré », se disent-ils sans oser se demander s’il est gay.
Ils évitent donc soigneusement la question. Le père surtout, trop content qu’il est de n’avoir pas à s’investir émotionnellement dans la vie de famille. Le même est aveugle à ses émotions, et tellement à côté de la plaque qu’il continue d’apposer ses propres rêves hétéronormés sur la jeune vie d’Hugo. D’ailleurs, il le verrait bien jouer au foot. Et, en y réfléchissant, se dit le père a posteriori, il se pourrait bien qu’il n’ait jamais dit « Je t’aime » à son fils.
Une grande sincérité

Mathieu Touzé est très élégant dans le rôle de ce père endeuillé, dont il porte la sincérité avec une voix doucereuse. La pièce est entre le récit de deuil et l’examen de conscience, et le comédien parvient, par son timbre, à convoquer ce quotidien heureux en apparence, depuis envolé. « Je vous demande de me mettre à notre place un instant », implore-t-il parfois à la salle suspendue à ses lèvres.
Le spectacle est plus fragile lorsqu’il s’essaie à quelques gadgets de mise en scène – des photos d’Hugo petit ou Mathieu Touzé lui-même, quelques mots projetés dans une police criarde à l’arrière de la salle -, mais excelle lorsqu’il détaille la mécanique insidieuse du harcèlement, banale et pourtant vécue par des milliers d’enfants chaque année. Bouleversant, Vous parler de mon fils l’est jusqu’à la dernière minute : sur la toute fin, chamboulé par son propre récit, le comédien éclate en un long sanglot. Comme si l’infinie tristesse d’avoir perdu un enfant était encore palpable par-delà les applaudissements.
Vous parler de mon fils, d’après Philippe Besson
Théâtre 14 – Paris
Du 3 au 29 mars 2026
Durée : 1h15.
Texte de Philippe Besson
Mise en scène, jeu et adaptation de Mathieu Touzé