© Didier Péron

Avec Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, Virginie Despentes et Anne Conti piétinent les frontières

Depuis un champ de ruines où chaos et espoir se répondent, le cri de l'écrivaine trouve une résonance salutaire.
17 février 2026
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Assise dos au public, encapuchonnée, Anne Conti se tient seule au milieu des ruines. Décor post-apocalyptique, présence fantomatique et promesse d’une réflexion radicale sur l’état du pays. À Jardin, deux musiciens soulignent la musicalité du texte, accompagne ses montées en tension tout en magnifiant ses nuances, du punk caractéristique de Despentes à des partitions plus électroniques.

Un théâtre sur la ligne (de front)
© Didier Péron

Aux avant-postes de la bataille culturelle contre l’extrême droite, le texte de Virginie Despentes vient dynamiter l’idée même de frontières, qu’elles soient territoriales ou même interpersonnelles. « Rien ne me sépare de la merde qui m’entoure », répète-t-elle. Dès les premiers mots de l’essai, il est question des « flics dans [s]a tête », comme intériorisation de l’ordre établi. C’est tout l’enjeu de ces allers-retours entre introspection et analyse politique : la radicalisation de notre paysage politique et médiatique infuse nos imaginaires, notre façon de catégoriser le monde et avec elle, notre relation aux autres.

En réponse, Anne Conti funambule sur la ligne entre pièce de théâtre et concert, entre performance et tract militant. Pour mettre en forme ce texte qui s’accommode sans mal de la complexité du réel, il faut de l’oyxmore, de la nuance, du trouble. Chaos et douceur, destruction et construction, solitude et collectif, les thèmes phares de l’essai sont matérialisés au plateau. Reste que la frontière entre interprètes et public ne sera jamais véritablement franchie.

La théâtralité de Despentes

Alors que l’autrice incontournable s’essaie depuis quelques années à la mise en scène, avec Woke, créé au Théâtre du Nord, puis Romancero Queer au Théâtre de la Colline, jamais la théâtralité de ses écrits n’aura été plus tangible. Dans l’essai, pensé pour un colloque du philosophe Paul B. Preciado au Centre Pompidou, on pressent par l’oralité des formulations un potentiel dramatique certain. C’est donc un monologue aussi rageur que lumineux que porte Anne Conti. Et face à un public plus large que pour sa lecture initiale, le texte prend une résonance inédite.

Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer s’avère en effet plus frontal que jamais. Virginie Despentes y observe le monde, tel qu’il est, les deux pieds dedans. Il est logique que sans détour, la comédienne porte à son tour cette parole et que, dans un rapport au décor propre au travail de Phia Ménard, elle réagence la scénographie en direct. À partir de débris de mur, elle construit effectivement un écran sur lequel des images, plus ou moins hasardeuses, défilent. Si le dispositif est séduisant, il reste un peu accessoire tant on se fait happer par les mots.

Avec l’aura d’Anne Conti et le sens de la formule de Virginie Despentes, Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer reste un projet qui trouve son sens dans l’expérience du collectif.


Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer de Virginie Despentes
Théâtre 14
Du 10 au 21 février
Durée 1h

Texte Virginie Despentes
Mise en scène Anne Conti avec la complicité de Phia Ménard
Avec Rémy Chatton, Anne Conti et Vincent le Noan
Assistance mise en scène Isabelle Richard
Création peinture et vidéo Cléo Sarrazin
Création et régie son Phédric Potier
Création lumière Laurent Fallot
Régie lumière-vidéo Caroline Carliez
Conseillère dramaturgique Géraldine Serboudin
Création costumes Léa Drouault
Constructions Paul Étienne Voreux
Patines décor Frédérique Bertrand
Diffusion Margot Daudin Clavaud, Bureau Les envolées
Administration Magalie Thévenon, Laurence Carlier

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