Abdelwaheb Sefsaf © Christophe Péan

Abdelwaheb Sefsaf : « Donner des mots aux gens, c’est leur donner une place dans la société »

Au Théâtre de Sartrouville - CDN des Yvelines, le directeur et metteur en scène poursuit son exploration des récits invisibles avec Alif, troisième et dernier volet d'Hexagone, une petite histoire de France. Une création traversée par la langue, la mémoire et l'identité, où l'intime éclaire la grande histoire.
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Que représentait pour vous le Théâtre de Sartrouville avant d’y être nommé ?

Abdelwaheb Sefsaf : Il s’est imposé à moi comme un territoire de dichotomie autant que de possibles. Un endroit profondément contrasté, presque clivé, où coexistent des réalités sociales très différentes. D’un côté, une population de centre-ville, plutôt favorisée ; de l’autre, des quartiers plus populaires, marqués par des trajectoires ouvrières et, pour beaucoup, par des histoires issues de l’immigration. Cette dualité m’a immédiatement interpellé. Elle pose une question très concrète, presque urgente : où fait-on société aujourd’hui ? Comment des individus aux parcours si éloignés peuvent-ils réellement se rencontrer, se parler, se reconnaître ?

C’est là que le théâtre m’apparaît comme un espace décisif, un lieu possible de rassemblement, où l’on partage des récits, où chacun peut, à un moment donné, identifier un fragment de lui-même tout en découvrant celui des autres. C’est précisément ce que j’essaie de mettre en œuvre ici. Un projet qui s’ancre dans cette idée de « récits manquants » : faire émerger des histoires qui n’ont pas encore trouvé leur place, pour que chacun puisse venir compléter, à sa manière, ce grand puzzle collectif de l’identité.

Justement, ces « récits manquants » sont au cœur de votre projet. D’où viennent-ils ?
Façade du Théâtre de Sartrouville © DR

Abdelwaheb Sefsaf : Ils prennent racine dans une sensation très ancienne, presque un léger désaccord intérieur. Je me souviens avec précision de ma première rencontre avec le théâtre. J’ai une dizaine d’années, j’y vais avec l’école, je découvre Les Fourberies de Scapin de Molière. C’est un choc immédiat, un véritable coup de foudre. Je suis emporté. Et pourtant, quelque chose résiste, comme si tout ne s’alignait pas complètement. Sur scène, aucun visage ne me ressemble vraiment. À cet âge-là, je ne mets pas encore de mots sur ce décalage, mais il s’installe, persiste. Une impression diffuse d’un rendez-vous inachevé qui va m’accompagner longtemps.

Ce sentiment refait surface plus tard, au moment où je commence à créer. D’abord dans la musique, presque instinctivement, puis au théâtre, où la question du sens devient plus pressante. Peu à peu, ce manque s’éclaire. Il ne s’agit pas seulement d’une impression personnelle, mais d’une absence plus large. Des histoires, des corps, des prénoms ne trouvent pas leur place sur scène. Je comprends alors que, sans l’avoir formulé au départ, mon travail s’inscrit dans cette brèche. Il participe à faire émerger des récits qui n’étaient pas ou peu visibles, notamment ceux des enfants issus de l’immigration maghrébine, avec leurs trajectoires, leurs imaginaires, leurs contradictions.

À partir de là, une ligne se dessine. Écrire devient une manière de répondre à ce manque, d’apporter une pièce à un ensemble plus vaste, ce puzzle identitaire dans lequel chacun devrait pouvoir reconnaître une part de lui-même. Aujourd’hui, en dirigeant un théâtre, cette nécessité s’élargit encore. Il ne s’agit plus seulement de porter mon propre récit, mais d’ouvrir un espace où d’autres voix peuvent apparaître. Multiplier les points de vue, accueillir d’autres histoires, laisser circuler ces récits longtemps tenus à distance pour qu’ils trouvent enfin un lieu où exister et se rencontrer.

Votre programmation et vos artistes associés dessinent justement ce paysage pluriel…
Boule de neige de Baptiste Amann, Mise en scène Odile Grosset-Grange © Christophe Raynaud de Lage

Abdelwaheb Sefsaf : J’ai tenu à m’entourer d’artistes qui, chacun à leur endroit, viennent éclairer des zones encore peu visibles, ou peu racontées. L’idée n’est pas d’additionner des signatures, mais de créer un dialogue entre des écritures qui, toutes, déplacent le regard. Odile Grosset-Grange, par exemple, travaille en direction du jeune public avec une exigence et une précision remarquables. C’est un axe essentiel ici, notamment à Sartrouville où ces questions d’adresse et de transmission sont structurantes. Mathurin Bolze, lui, écrit autrement : avec le corps, avec le cirque, dans une forme de langage qui ne passe pas par les mots mais qui dit pourtant énormément. 

Margot Eskenazi explore des territoires qui me touchent particulièrement, parfois proches, parfois plus éloignés, mais toujours traversés par des enjeux intimes et politiques très forts, comme sa manière d’interroger sa judéité aujourd’hui. Et puis il y a Maurin Ollès, qui s’empare de sujets complexes, parfois rugueux, comme les addictions, avec une intelligence et un humour qui permettent de les rendre accessibles sans jamais les simplifier.

Ce qui m’importe, c’est précisément cette diversité de formes et de regards. Les récits manquants ne se limitent pas à la question des origines culturelles, même si elle est importante. Ils traversent aussi les transformations de la société, les mutations des mœurs, les identités en construction, les manières d’habiter le monde aujourd’hui. Ce qui se dessine, au fond, c’est un paysage en mouvement, jamais figé, où chaque artiste vient apporter sa pièce. Un ensemble qui reste ouvert, presque kaléidoscopique, et qui reflète, je crois, la complexité du réel.

Au fond, votre projet artistique semble indissociable d’une vision politique du théâtre…

Abdelwaheb Sefsaf : Au sens noble du terme. Nous vivons dans une société qui évolue très vite, mais beaucoup restent attachés à une image figée, presque nostalgique, du passé. Cela crée des tensions, des incompréhensions. Je crois que le théâtre peut aider à traverser ça. Il permet de découvrir l’autre, de comprendre ses logiques, ses désirs, ses contradictions. 

Et quand on comprend, on a moins peur. C’est fondamental. Une société apaisée est une société qui accepte sa diversité. Le théâtre a cette capacité particulière de certes pouvoir toucher moins de monde que le cinéma, mais plus en profondeur. Il y a une proximité physique, une expérience partagée qui crée quelque chose d’unique.

Votre parcours passe aussi par la musique. Comment irrigue-t-elle votre travail aujourd’hui ?
Kaldûn d’Abdelwaheb Sefsaf © Christophe Raynaud de Lage

Abdelwaheb Sefsaf : Longtemps, j’ai vécu ces deux pratiques comme incompatibles. Il fallait choisir. Quand je faisais du théâtre, je laissais la musique de côté. Et quand je me consacrais à la musique, je m’y consacrais entièrement. Je ne voulais surtout pas être perçu comme un comédien qui chante, ou comme un musicien qui fait du théâtre à côté. Cette idée m’était insupportable, j’avais besoin d’aller au bout de chaque chose, séparément. Et puis, avec le temps, quelque chose s’est déplacé. En revenant au théâtre après plusieurs années consacrées à la musique, j’ai compris que cette séparation ne tenait pas. Qu’elle était même artificielle dans mon cas.

Aujourd’hui, je sais que j’ai besoin des mots, bien sûr, mais aussi de la musique. Ce sont deux manières d’écrire qui se complètent, qui dialoguent en permanence. La musique permet parfois d’ouvrir des espaces que les mots seuls n’atteignent pas. Elle touche autrement, elle prépare le terrain, elle vient déposer quelque chose de plus intime. Elle peut aussi jouer en contrepoint, apporter une respiration, un déplacement, surtout quand le sujet est lourd ou chargé émotionnellement. Ce que je cherche, au fond, c’est une forme d’alchimie entre les deux, une complicité. Trouver à chaque fois l’équilibre juste entre le texte et la musique pour que l’un puisse nourrir l’autre, sans jamais l’écraser.

Dans ce contexte artistique, les contraintes économiques pèsent lourd. Comment cela affecte-t-il votre projet ?

Abdelwaheb Sefsaf : C’est une réalité très concrète, presque quotidienne. Aujourd’hui, si nous tenons, c’est d’abord grâce à l’engagement des équipes, à leur passion, à leur capacité à continuer malgré tout. Il y a, dans ces maisons, des gens profondément investis, et c’est ce qui nous permet encore d’avancer. Mais les coupes budgétaires ont des conséquences directes, très fortes, en particulier sur tout ce qui concerne l’éducation artistique et culturelle. C’est souvent là que l’on coupe en premier, parce que ce sont des budgets périphériques, moins visibles.

Concrètement, nous avons perdu 350 000 euros. Cela a entraîné l’arrêt d’un festival qui existait depuis vingt-sept ans, qui concernait environ 10 000 enfants. Pour beaucoup d’entre eux, c’était une première rencontre avec le théâtre, la danse, la musique et la poésie. Ce qui est difficile, c’est que ces décisions ne produisent pas toujours des effets immédiatement perceptibles. Elles sont souvent indirectes, diffuses. Mais à terme, elles modifient en profondeur l’écosystème.

Moins d’actions culturelles, c’est moins de sensibilisation, donc moins de nouveaux publics. Et progressivement, on risque de se retrouver avec un théâtre qui s’adresse de plus en plus à des spectateurs déjà initiés, déjà acquis. Cela pose une question de fond : à qui s’adresse-t-on ? Et quel théâtre veut-on défendre demain ?

Vous parlez souvent de donner des mots. Pourquoi est-ce si essentiel ?

Abdelwaheb Sefsaf : Parce que les mots permettent d’habiter le monde. Ils donnent une capacité à ressentir, à comprendre ce qui nous entoure, mais aussi à formuler ce que l’on est, ce que l’on traverse. Sans mots, il devient difficile de partager, d’exister pleinement dans l’espace commun. C’est pour cela que nous menons ce travail au plus près des gens, dans des endroits très différents : dans les quartiers, dans les prisons, dans les hôpitaux, dans les maisons de retraite. 

L’enjeu reste toujours le même : ne laisser personne à l’écart, créer des espaces où chacun peut trouver une forme d’expression, même fragile, même en construction. Il y a derrière cela une conviction forte. Enrichir quelqu’un avec des mots, c’est lui donner les moyens d’exprimer sa sensibilité, de se relier aux autres, de prendre part à la société. C’est une manière d’agir en profondeur, presque silencieusement, mais avec des effets durables. C’est un travail discret, oui, mais absolument essentiel.

Avec Alif, vous poursuivez cette exploration. De quoi s’agit-il exactement ?
Visuel d’Alif d’Abdelwaheb Sefsaf © Souad Sefsaf

Abdelwaheb Sefsaf : Alif constitue le troisième volet d’une trilogie intitulée Hexagone, une petite histoire de France. Le point de départ est assez simple. Chaque trajectoire individuelle contient, en creux, une part de l’histoire collective. À travers des récits intimes, on peut approcher quelque chose de plus vaste, de plus profond, qui touche à la manière dont une société se raconte à elle-même. Dans ce nouvel opus, je m’attache à la question de la langue, et plus précisément à la langue arabe et à ce qu’elle porte, à ce qu’elle a traversé, à la manière dont elle se transmet – ou ne se transmet pas. Il y a derrière cela un contexte historique très fort. 

En 1883, un décret interdit l’usage de l’arabe en Algérie. Une langue entière devient suspecte, marginalisée, mise à distance. Cette histoire laisse des traces très concrètes. Elle produit des ruptures, des pertes, des décalages. De ce fait, j’ai grandi avec deux langues, mais sans en maîtriser pleinement aucune. Une langue française porteuse de valeurs, d’un récit national, et en même temps un arabe transmis de manière fragmentaire, parfois abîmé, parfois stigmatisé.

Et puis, au collège, quelque chose bascule. Je découvre l’arabe autrement, à travers l’enseignement d’une professeure qui choisit la poésie. Elle nous fait traverser plus de mille ans de littérature, des textes anciens jusqu’à des voix contemporaines comme Mahmoud Darwich. Elle nous apprend à entendre cette langue, à la dire, à la chanter. À cet endroit-là, il se passe quelque chose de très fort. Cette langue, qui pouvait être vécue comme incertaine ou suspecte, devient un espace d’émancipation. Elle redonne une forme de fierté, de légitimité. Et, d’une manière assez paradoxale, elle participe aussi à nous inscrire autrement dans la société française. Comme si le fait de se réapproprier cette langue permettait, en retour, de trouver plus solidement sa place ici.

Où en êtes-vous du travail aujourd’hui ?

Abdelwaheb Sefsaf : Nous avons déjà engagé le processus de répétition, avec un premier temps de travail assez dense, puis une pause avant de reprendre. Ce rythme permet aussi de laisser infuser, de revenir autrement sur ce qui a été posé. 

À ce stade, on entre dans une phase très concrète. Il s’agit d’affiner, de préciser, de trouver les équilibres justes, notamment entre le texte, la musique et ce que le plateau produit. On est encore dans un mouvement de recherche, mais avec l’échéance de la création qui approche, les choses se resserrent naturellement.

Et la suite ?

Abdelwaheb Sefsaf : Le spectacle sera présenté cet été à Avignon. C’est une étape importante, parce qu’elle permet d’ouvrir le travail à d’autres regards, à d’autres publics, dans un contexte où les pièces circulent, se confrontent, se réinventent aussi au contact des spectateurs.

Dans le sillage d’Alif, j’espère continuer patiemment à installer le théâtre comme un lieu où l’intime rejoint le collectif, où des histoires longtemps tenues à distance retrouvent une voix, une langue, une adresse. Un espace où chacun peut, à sa manière, venir prendre part au récit commun.


Alif d’Abdelwaheb Sefsaf
Théâtre de Sartrouville et des Yvelines–Centre dramatique national
Du 14 au 17 avril 2026

Durée à venir

Tournée
4 au 25 juillet 2026 au 11 • Avignon
dans le cadre du Festival OFF Avignon

Mise en scène d’Abdelwaheb Sefsaf, assisté de Louna Philip
Avec Abdelwaheb Sefsaf, Adila Bendimerad, Aliocha Regnard, Souad Sefsaf, Natalie Royer
Direction musicale de Georges Baux
Dramaturgie de Natalie Royer
Scénographie de Souad Sefsaf, assistée de Lola Pacchiani
Ingénieur son de Jérôme Rio
Costumière – Emmanuelle Thomas
Création lumière de Nino Valette
Création vidéo de Raphaëlle Bruyas

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