© François Passerini

Sans suite [Un air de roman] : Sébastien Bournac à l’épreuve du deuil

En tournée à la Scène nationale d’Albi, le nouveau directeur du Théâtre des Îlets à Montluçon y présente sa dernière création. Une première immersion dans l’univers de la comédie musicale, de laquelle il tire une forme étonnante autour de l’expérience la plus humaine qui soit.
1 avril 2026
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Derrière les murs de sa cabine de studio d’enregistrement, Thomas fait grise mine. Il est pourtant en train de mener à bien le projet le plus important de sa carrière. Choisi pour composer l’intégralité de la bande originale d’une comédie musicale sur grand écran, il s’apprête à exploser aux yeux du grand public. Mais quelque chose résiste en lui jusqu’à bloquer sa créativité. Et pour cause, il vient tout juste de perdre sa mère, qu’il détestait et dont le fantôme vient désormais hanter son quotidien. Abîmé par ce deuil impossible, il doit toutefois avancer dans ce troublant brouillard, quitte à y laisser les plumes de sa réussite annoncée.

Pour traverser cette épreuve intime, Sébastien Bournac s’engage sur un terrain qui lui était jusqu’alors inédit. S’associant à Baptiste Amann pour l’écriture du texte et à Pascal Sangla pour celle de la musique, le metteur en scène s’essaie à la comédie musicale, dont il s’approprie les codes avec une certaine étrangeté. Sans suite [Un air de roman] se pose alors à la croisée des registres, un spectacle intriqué comme l’esprit de son protagoniste.

Face A / Face B
© François Passerini

Dans l’imaginaire collectif, la mention de comédie musicale se lie aisément à de nombreux stéréotypes. Loin de chercher à se détacher de cet état de fait, Sébastien Bournac le prend à bras-le-corps pour développer sa propre forme. Dans sa mise en scène, les chansons et ruptures instrumentales viennent désamorcer certaines situations, là où la parole ne suffit pas toujours.

Grâce à ces accès d’apparente légèreté, le metteur en scène ajuste la distance avec laquelle il aborde récit et personnages. Ceux-ci naviguent ainsi de la subjectivité du vécu à l’extériorité de la dérision, dans une atmosphère douce-amère qui ne cède pas tout à la légèreté. Le terrain de jeu est en effet propice à approcher la dramaturgie par plusieurs entrées à la fois. Et par-delà le genre qui a intrinsèquement trait au divertissement, se dresse un tableau plus profond qui tente de sonder l’âme de ce fils endeuillé.

Trois regards

Pour ce faire, Baptiste Amann tisse un texte qui, lui aussi, multiplie les genres. Axé en trois chapitres, respectivement dédiés à Thomas (Jean-Baptiste Szézot), à sa petite amie Camille (Mathilde Panis) et à son ex Adama (William Edimo), le récit s’enrichit progressivement du regard de chacun sur la période traversée. La pièce prend dès lors, comme l’indique son sous-titre, un air de roman à la narration plurielle.

Une écriture dont la force repose essentiellement sur les monologues, davantage que sur les scènes dialoguées plus banales, laissant poindre dans l’interprétation quelques extrait d’une verve littéraire bienvenue qui n’hésite pas, à son tour, à se parer d’autodérision. En parallèle, les percussions en direct de Sébastien Gisbert soutiennent une lecture tantôt dramatique, tantôt décalée, de ces scènes qui s’entremêlent les unes aux autres.

Comme au cinéma
© François Passerini

Formellement, c’est du côté du cinéma et des sitcoms que va piocher Sébastien Bournac. Dans une scénographie évolutive conçue par Aurélie Thomas et Kristelle Paré, il s’amuse à déplacer les éléments de décor pour redessiner les perspectives en permanence. De la sorte, en collaboration avec Jean-François Desboeufs à la lumière, le metteur en scène dispose des espaces volontairement pensés pour cadrer le regard à la manière d’une caméra. Dans un habile ballet, une paroi de studio devient devanture de bar puis mur d’appartement. Des changements à vue qui ajoutent à la pluralité des points de vue et à la dimension étrange qui émane de cette création.

Car en dépit de l’aspect relativement ordinaire de son propos, Sans suite [Un air de roman] puise sa singularité dans son ambiguïté de registres qui, plus affirmée, gagnerait en puissance dramaturgique. Dans son rythme encore retenu, ce spectacle laisse toutefois apparaître son essence à travers les hésitations. Le deuil et ses séquelles, expérience aussi universelle que personnelle, ressort dans toute sa complexité, profondément humaine.

Envoyé spécial à Albi

Sans suite [Un air de roman]de Baptiste Amann
Création le 11 mars 2026 au
Parvis – Scène nationale de Tarbes
Vu à la Scène nationale d’Albi
Le 31 mars 2026
Durée 2h.

Tournée
18 au 21 novembre 2026 au Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon
3 au 13 décembre 2026 au Théâtre de la Tempête – Paris
27 au 30 janvier 2027 au ThéâtredelaCité – CDN Toulouse-Occitanie
2 février 2027 au Théâtre Molière – Sète – scène nationale archipel de Thau
4 février 2027 au Théâtre + Cinéma, scène nationale Grand Narbonne
21 au 25 avril 2027 au Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne

Texte de Baptiste Amann
Musique originale de Pascal Sangla
Mise en scène de Sébastien Bournac
Interprétation – Mia Delmaë, William Edimo, Hugues Jourdain, Nathalie Kousnetzoff, Mathilde Panis, Ismaël Ruggiero, Jean-Baptiste Szézot, Jennie-Anne Walker et Sébastien Gisbert (batterie, percussions).
Collaboration artistique – Aurélia Marin
Scénographie – Aurélie Thomas et Kristelle Paré
Création lumière – Jean-François Desboeufs

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