Mohammed Al Qudwa © Raphaël Rodrigues

Mohammed Al Qudwa : « J’ai seulement ouvert le rideau pour que vous puissiez voir ce qui se passe derrière »

À Metz, dans le cadre de Passages Transfestival en partenariat avec la Saison Méditerranée 2026, le jeune poète et performeur palestinien, né à Gaza, crée 3 Saisons et 1 corps, une première française née de l'exil, entre parole et geste, où le corps devient archive vivante.
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Votre parcours traverse plusieurs langages – le karaté, la poésie, la scène. À quel moment la performance est-elle devenue un espace nécessaire plutôt qu’un simple prolongement de vos pratiques ?

Mohammed Al Qudwa : L’espace que crée la scène est aujourd’hui un espace vital pour les Palestiniens. Depuis plus de deux ans de violence extrême, plus de vingt ans de blocus à Gaza, et depuis 1948, les espaces artistiques et intellectuels n’ont cessé de se réduire. La scène devient une nécessité. L’endroit où poésie et sport se rencontrent est pour moi une échappée. J’ai pratiqué le karaté depuis l’enfance, ce croisement ouvre un passage où différentes possibilités se rassemblent pour parler d’identité.

Votre travail engage un corps marqué par l’histoire, par la guerre. Que peut dire le corps que les mots ne peuvent pas ?
© Raphaël Rodrigues

Mohammed Al Qudwa : Je crois profondément que nos corps révèlent les parties cachées de la mémoire. Je peux écrire des centaines de poèmes sur la peur ; mon corps peut la faire surgir en quelques secondes. Une peur enfouie, que le langage ne parvient pas à servir. Celle que je lis dans les yeux de ma mère quand elle cherche de quoi manger, ou dans ceux de mes frères et sœurs quand nous dormons dans le couloir. Aucun dictionnaire ne peut contenir cela. Alors je laisse le corps fatigué, parler.

Quelles ont été vos premières rencontres artistiques, à Gaza ou ailleurs, qui ont façonné votre regard ?

Mohammed Al Qudwa : À Gaza, tout se tissait en même temps. Les ateliers d’écriture, puis ceux de théâtre, les spectacles que je regardais dans le cadre des productions locales, la participation à une revue littéraire jeunesse, Yaraat. Et autour de cela, des discussions, politiques et culturelles, qui nourrissaient déjà une manière de penser et d’écrire.

En parallèle, le karaté occupait une place centrale dans ma vie. Pendant huit années consécutives, j’ai été champion à l’échelle de Gaza dans différentes catégories, puis trois années en catégorie adulte. J’ai ensuite obtenu une deuxième place au niveau de la Palestine et une troisième en Asie de l’Ouest, lors de mon premier championnat international à Sharjah, en 2022. Ces expériences ne se succédaient pas. Elles coexistaient, et formaient déjà un seul et même espace.

Quelles sont les figures qui ont profondément influencé votre manière de créer ?

Mohammed Al Qudwa : Plusieurs personnes ont marqué mon parcours. Je pense à Mohammed Sami Qreiqea, artiste visuel à Gaza, au poète Haidar Al-Ghazali, à mes entraîneurs Emad Hammad et Mohammed Al-Labban, et à l’artiste et écrivain Amer Hlehel. Leur présence a ouvert des portes que je ne voyais pas encore.

Quel est le point de départ d’une création ?
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Mohammed Al Qudwa : Tout commence par l’observation et la conscience. Ce projet est né en regardant les personnes déplacées. Il fallait comprendre la valeur de ce travail : documenter l’histoire palestinienne avant qu’elle ne soit effacée, comme tant de corps l’ont été. Ensuite, la forme apparaît d’elle-même, entre texte et mouvement.

À quel moment avez-vous senti que cette matière devait prendre vie au plateau ?

Mohammed Al Qudwa : L’écriture s’est imposée au moment des premiers déplacements. Les histoires disparaissaient à mesure que le nombre de victimes augmentait. Nous avions le sentiment d’être à un tournant historique. Il y avait une responsabilité collective et individuelle : documenter. D’abord oralement et par écrit, puis en réinvestissant ces récits dans différents médiums – écriture, dessin, photographie, mouvement.

Dans cette performance, karaté, poésie et théâtre dialoguent. Est-ce une fusion ou une tension ?

Mohammed Al Qudwa : La réception dépend du regard du public. Certains se relient davantage au mouvement, d’autres au langage. Mais pour moi, la pièce est construite à partir de la réalité palestinienne, faite de tensions continues. Sans intention particulière, cette tension devient une forme d’intégration.

Que signifie créer aujourd’hui lorsque l’on vient de Gaza ?

Mohammed Al Qudwa : L’artiste palestinien vit dans une forme d’enfermement permanent. Même en quittant le territoire, cette sensation persiste. À chaque passage de frontière, elle réapparaît. Les contraintes dont je pourrais parler restent dérisoires face à celles que vivent ma famille et mes proches à Gaza. La véritable difficulté est là : continuer à créer alors qu’eux vivent sous la menace constante de la mort.

Vous parlez de l’art comme d’un outil de soutien psychologique et de résistance. Comment vivre dans une telle réalité ?
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Mohammed Al Qudwa : L’être humain cherche toujours à exister. Quand tout s’effondre, il reste la lutte pour survivre. Chaque lutte est différente. La persistance de la cause palestinienne depuis plus de quatre-vingts ans est déjà une forme de survie. La violence actuelle est aussi le produit du silence. Nous choisissons de parler, non par désir de visibilité, mais parce que nous choisissons la vie.

La scène peut-elle devenir un lieu de reconstruction collective ?

Mohammed Al Qudwa :  Je crois aux mots de Shakespeare : « Le monde entier est une scène. » L’exil n’est pas un espace symbolique. C’est votre arrière-scène, mais notre scène principale. Je n’ai fait qu’ouvrir le rideau, pour que vous puissiez voir ce qui s’y passe.


3 Saisons et 1 corps de Mohammed Al Qudwa
Création les  23 et 24 mai 2026 Passages Transfestival – Metz (57) 
Durée : 1h10, dès 14 ans
En arabe, surtitré en français

Tournée
27 au 29 mai 2026 Festival Théâtre en mai – Dijon (21) 
6 juin 2026 à Latitudes contemporaines – Lille (59) 
Les 30 et 31 juillet 2026 Festival Paris l’été – Paris (75)

Texte, jeu et conception de Mohammed Al Qudwa
Mise en scène de Martha Kiss Perrone & Mohammed Al Qudwa
Dramaturgie de Maëlle Poésy
Musique d’Anelena Toku & Rafael Coutinho
Collaboration musique de Waseem Al Sisi & Juliano Abramovay
Collaboration danse d’Aurore Giaccio
Création lumière de Sebian Falk-Lemarchand en alternance avec Giorgia Tolaini
Scénographie de Jeanne Knoplioch
Régie générale et son – Robin Charlet & régie lumière – Julien Poupon
Traduction française d’Omaïma Machkour
Surtitre et collaboration artistique de Lynda Rahal

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