La scène est quasi nue. Quelques vestiges de colonnes antiques émergent de la boîte noire. Au Grand Théâtre de Fourvière, le plus ancien de la Gaule romaine, adossé à la pente de la colline lyonnaise, les pierres n’ont besoin d’aucun artifice. Ce soir, plus de 2 000 spectateurs assistent à une première mondiale. Fidèle des Nuits de Fourvière, Circa y dévoile sa nouvelle création.
En fond de scène, installés sur divers monticules recouverts de noir, quatre musiciens jouent en direct. Au centre du plateau, des centaines d’ampoules suspendues en grappes dessinent un étrange firmament. Elles seront l’unique décor. Lorsque les premières notes s’élèvent, un, puis deux, puis trois interprètes s’approchent de cette lumière fascinante. Ils tournent autour, cherchent à l’atteindre sans jamais y parvenir avant de s’effondrer.

Derrière eux, les autres artistes tels un chœur antique observent, en attendant leur tour. Puis ils entrent dans la danse, certains avec prudence, d’autres avec abandon. Tous semblent répondre au même appel – mais qu’ils tentent à deux ou à trois de toucher du doigt le ciel, tous chutent, rappelant certaines scènes des tableaux de Jérôme Bosch.
Dante sous les projecteurs
Revoir les étoiles renvoie à l’un des derniers vers de l’Enfer de Dante Alighieri, lorsque le poète quitte enfin l’obscurité pour retrouver le ciel. Une image de sortie des ténèbres qui irrigue tout le spectacle. En puisant dans l’ensemble de La Divine Comédie, le metteur en scène Yaron Lifshitz entraîne le public à travers les trois royaumes parcourus par le poète florentin. Les chants deviennent mouvements, la musique live accompagne, porte et amplifie les images qui se déploient sous nos yeux.
Habillés de bodies transparents, de tee-shirts moulants et de pantalons aux teintes chair ou pastel, les interprètes, contrastant avec les tenues noires des musiciens et musiciennes, glissent d’un univers à l’autre avec une fluidité saisissante. Chaque geste semble prolonger le précédent dans une continuité organique. Les corps paraissent avoir apprivoisé la gravité jusqu’à presque l’effacer.
Un cirque entre ciel et terre
Treize acrobates déploient toute l’étendue de leur virtuosité. Mât chinois, mât ballant, tissu aérien, sangles, bascule, équilibres, contorsions et portés audacieux composent une partition où la prouesse ne cherche jamais à s’imposer. Sur une musique aux pulsations profondes et lancinantes, le spectacle refuse l’esbroufe. Il construit une vaste fresque visuelle où le corps devient le principal paysage. Tantôt ancré dans le sol lorsqu’il porte et soutient, tantôt suspendu lorsqu’il s’élève et s’envole, il relie sans cesse le terrestre au céleste. Peu à peu, la salle tout entière se laisse gagner par une douce hypnose.
De l’Enfer au Paradis

Sans jamais illustrer le long poème de Dante, Yaron Lifshitz reprend le mouvement de La Divine Comédie et en fait l’ossature de sa traversée, que L’Enfer ouvre dans une succession de chutes et de déséquilibres. Le Purgatoire maintient les corps dans un fragile entre-deux où tout peut encore basculer. Puis vient le Paradis. Les artistes avancent sur un sol désormais couvert d’ampoules lumineuses et semblent évoluer au cœur même d’une constellation.
L’image est d’une beauté saisissante. Les corps s’élèvent, se portent, se rattrapent. Les agrès disparaissent presque derrière la précision des trajectoires. Le spectaculaire naît moins du risque que de l’impression d’apesanteur qui traverse l’ensemble de la pièce. Le final, éclatant et généreux, déploie toute sa puissance sans jamais rompre avec la délicatesse qui irrigue le spectacle de bout en bout.
Pour cette 80e édition anniversaire, les Nuits de Fourvière ne pouvaient rêver meilleure ouverture. Dans ce théâtre bimillénaire, sous le ciel de Lyon, Circa signe une œuvre d’une rare élégance, saluée comme il se doit par la traditionnelle pluie de coussins lancés des gradins par les festivaliers. Un cirque profondément humain qui, sans jamais renoncer à la prouesse, choisit la poésie comme essence. Pendant près d’une heure trente, les artistes circassiens nous rappellent qu’après les ténèbres, il suffit de croire en son étoile.
Envoyé spécial à Lyon
Revoir les étoiles de Yaron Lifschitz avec Circa Ensemble
Création mondiale au Grand théâtre dans le cadre des Nuits de Fourvière
Du 28 au 30 mai 2026
durée 1h30 environ
Tournée
5 au 7 juin au Grand Palais d’été à Paris
12 et 13 juin Domaine d’O – Amphithéâtre d’O dans le cadre du Printemps des Comédiens à Montpellier
Conception, direction, scénographie – Yaron Lifschitz
Compositeur et directeur musical – Jethro Woodward
Création lumière de Govin Ruben
Création costumes de Libby McDonnell
Collaborateurs artistiques de Yaron Lifschitz, Libby McDonnell, Govin Rueben