Le corps étendu sur le ventre, dos au public, le visage collé au sol, la silhouette de Marina Otero est inerte, au centre du plateau. Sa position rappelle avec un mimétisme saisissant la photo d’un corps mort, projetée sur le grand écran qui délimite le fond de scène. Sur cette image qui se fige pendant toute l’installation du public, la voix d’un programmateur de festival allemand tourne en boucle. Dans son propos, celui-ci remet en cause le souhait de l’artiste argentine de prononcer un texte en soutien à la Palestine. Le sujet est compliqué en Allemagne, dit-il, la reconnaissance d’un génocide par l’ONU ne faisant visiblement pas foi.
Identité

La représentation n’a pas vraiment commencé, pourtant la performeuse opère déjà un virage évident dans son travail. Par le biais de l’autofiction, dont elle a fait son identité artistique avec Fuck Me, Love Me et Kill Me, elle s’engage ici dans un tout autre rapport. Son expérience personnelle reste la nourriture première de son écriture, de préférence lorsque celle-ci la place au-dessus d’un précipice. Mais pour cette nouvelle création, exit la première personne, au profit d’une autre histoire, qui la dépasse largement, et le public européen avec.
Dès ses premières phrases, difficile toutefois d’entrevoir le fil dramaturgique que Marina Otero s’apprête à dérouler. Seule sur scène, un ordinateur portable sous la main pour envoyer les vidéos comme matière première de son travail, une table dressée comme un autel occidental et un sac de frappe sous lequel reposent des gants de boxe… Les codes qu’elle convoque rappellent ceux de ses précédents spectacles. Plus qu’une « patte » à proprement parler, elle semble surtout matérialiser ainsi un semblant de confort, un cadre à travers lequel elle a déjà pu expérimenter la force de sa parole et l’écoute qu’elle suscite.
Le projet d’une vie
À ce dispositif s’ajoute tout un processus de création désormais identifié, le projet de toute une vie intitulé Recordar para vivir (Se rappeler pour vivre). À partir d’archives personnelles, l’artiste installée à Madrid met sa propre vie en scène, jusqu’au plus intime. Vengeance, rédemption ou catharsis deviennent dès lors les axes autour desquels s’articulent ses pièces. Avec Ayoub, elle va jusqu’à provoquer sa propre mise en danger intime et sentimentale en vue d’écrire son prochain spectacle. Profitant d’un voyage au Maroc, elle y cherche un homme avec qui partager une histoire d’amour totalement construite, avec pour argument premier les papiers européens qui attendent l’heureux élu.

Marina Otero rencontre Ayoub, ils se fréquentent comme un jeune couple, s’échangent des photos et des messages envoyés par traducteur interposé. Elle, l’Argentine débarquée en Espagne, dont les spectacles sont programmés à travers l’Europe, a quarante ans. Lui, qui se lève à l’aube chaque matin pour aller vendre des gâteaux aux touristes et payer tant bien que mal sa petite chambre sans fenêtre en colocation, en a quinze de moins. Jusque-là, rien de véritablement nouveau dans la conception dramaturgique, la recette de la mise à nu sensible fonctionne toujours, d’autant que la performeuse met toute son énergie dans la réussite d’un projet qu’elle sait artistique.
Mille et une nuits
Mais à tant vouloir forcer le destin, quelque chose finit par se fissurer sous les mouvements du monde. Dans son esprit comme dans le texte de sa pièce, une autre réalité fait une entrée fracassante. À Gaza, parmi les innombrables victimes, des dizaines d’enfants portant le nom d’Ayoub ont trouvé la mort sous les balles israéliennes. L’électrochoc est immédiat et fait entrer la représentation dans une toute autre dynamique. Marina Otero est une artiste de l’expérience, celle qu’elle réserve ici au public est tout sauf confortable.
Il y a d’abord le chemin de pensée, de la Palestine à la guerre, de la guerre à la domination, de la domination au colonialisme. Exhumant de ses souvenirs de jeunesse un conte des Mille et une nuits, l’autrice et metteuse en scène retrace, la voix soudain posée presque honteuse, toutes les réflexions qui l’ont traversée après s’être rendu compte du schéma colonisateur qu’elle était en train de reproduire avec Ayoub. Tout est encore très orchestré, jusqu’à la mine penaude de celle qui ne cesse de dénoncer les programmateurs de théâtres et de festivals, tout en continuant d’accepter leurs invitations.
L’uppercut

Puis vient finalement la radicalité de l’écriture de Marina Otero. Le sac de frappe avait prévenu, l’uppercut allait finir par arriver. Discret, sans spectacle, Ibrahim Ibnou Goush fait son entrée sur le plateau. Il est Ayoub, une version plus âgée de l’amant marocain, venu régler ses comptes quinze ans plus tard, dans une réalité alternative qui ne se serait pas soldée par une rupture. La performeuse s’est tue, elle est assise dans la pénombre à la lisière du plateau, presque fondue dans le public. Face à elle, Occident personnifié, c’est le procès de l’humanité qui commence.
D’abord en arabe, langue peu à peu mangée par l’espagnol, Ibrahim Ibnou Goush commence par les reproches personnels avant de creuser plus profond dans le sol pourri du colonialisme. Celui-ci a changé de visage. Il est devenu plus insidieux, à l’image de cette femme blanche de quarante ans en voyage touristique, convaincue du bien fondé de sortir ce jeune Marocain de sa misère en lui faisant miroiter argent et papiers. Le regard du comédien navigue, se détache de Marina Otero pour venir se fixer dans les yeux des spectateurs, et poursuit sa démonstration sans jamais s’arrêter.
Il sait cet espace de parole rare, pour ne pas dire inexistant, alors il va au bout. Ce ne sont pourtant pas ses mots, encore moins ceux d’Ayoub, mais dans le public l’expérience est effrayante. Soudain, l’attention se détourne, les corps se muent dans l’inconfort, les sourires soupirent de gêne. Le corps et le visage de la performeuse soustrait à leur regard, les spectateurs s’impatientent, certains ont peut-être même déjà cessé d’écouter. Avec cette première pièce en partie hors d’elle-même, Marina Otero promet encore de beaux jours à l’impérialisme occidental.
Ayoub de Marina Otero
Création le 14 novembre 2025 au Festival de Otoño – Madrid
Première en France au Printemps des Comédiens – Montpellier
5 et 6 juin 2026
Durée 1h20.
Tournée
13 au 14 juin 2026 au Teatr Dramatyczny – Varsovie
16 juin 2026 au Performing Arts Festiwal A Part – Katowice
5 au 6 juillet 2026 au Campania Teatro Festival
8 juillet 2026 au Sempre Più Fuori Festival – Rome
16 octobre 2026 au Teatrodix Phestival 2026 – Pamplona
14 au 15 novembre 2026 au Teatro Réplika – Madrid
24 au 28 novembre 2026 au Théâtre Les Tanneurs – Bruxelles
15 au 21 décembre 2026 à Arthaus – Buenos Aires
Avec Ibrahim Ibnou Goush et Marina Otero
Écriture et mise en scène – Marina Otero
Caméra – Florencia de Mugica
Coordination technique et technicien en tournée – Celso Hernando
Son et vidéo en tournée – Ivan Ferrer Orozco
Création lumière – Facundo David
Création sonore – Antonio Navarro
Montage vidéo – Daniela García
Supervision des textes – María Velasco
Collaboration – Javier Montero
Traduction en darija – Farah Hamdaoui Kadaoui
Arrangements musicaux – Juan Pablo de Mendonça
Photographie – Andrés Manrique, Andrés Carnalla et Analu Zapata
Tailleur – Guadalupe Blanco Galé