La chaleur s’attarde sur les gradins de pierre qui ont emmagasiné le soleil toute la journée. Accolé au Théâtre antique de Fourvière, l’Odéon accueille pourtant un public nombreux. Certains ont apporté des coussins, d’autres récupèrent plusieurs galettes vertes et fines prêtées par le Festival, autant pour se protéger de la chaleur que pour tenir les presque cinq heures, entracte compris, de cette traversée hors norme. Dès les premières minutes, les tg STAN plongent tête la première dans l’univers de Molière et entraînent la salle dans leur folle embardée.
Le théâtre comme terrain de jeu

Au centre du plateau, un dispositif évoque des tréteaux. Derrière, des fauteuils rapiécés, un canapé XVIIIᵉ, quelques tabourets et une accumulation d’objets prêts à servir. Trois lustres de cristal pendent des cintres et vacillent au moindre souffle de vent. Au loin, tandis que le jour décline, Lyon compose un décor naturel dont le spectacle se saisit sans jamais chercher à le masquer.
Puis résonnent les premières mesures de Lully, compagnon de route puis rival de Molière. Le bal peut commencer. Les interprètes investissent la scène un à un. Tout rappelle les impromptus, ces spectacles fabriqués sous les yeux du public, jusque dans cette garde-robe volontairement disparate. Robby Cleiren apparaît chemise blanche ouverte. Bert Haelvoet laisse deviner son torse sous un tee-shirt transparent. Damiaan De Schrijver joue en boxer et chaussettes. Els Dottermans, en tenue noir décontractée autant que déstructurée, semble presque être là par hasard. Tine Embrechts arbore une sorte chemise à queue-de-pie, Willy Thomas un simple débardeur et un pantalon froissé, Stijn Van Opstal un short et un tee-shirt informe, tandis que Jolente De Keersmaeker, en robe blanche, semble sortir de quelques cours imaginaires.
Molière réinventé
Costumes de fortune, chaussures argentées usées pour les uns, souliers mal cirés pour les autres, tout semble récupéré, rafistolé, bricolé. Après un prologue en vers signé de la troupe, les huit interprètes s’emparent des personnages de Molière. Sganarelle, Toinette, Angélique ou Harpagon défilent dans une partition qui mêle les scènes les plus célèbres à des extraits plus rares. Leur accent flamand, jamais dissimulé, ajoute un charme irrésistible à la langue fleurie de Molière qu’ils malmènent avec une gourmandise communicative. Ils jouent sans jamais donner le sentiment d’interpréter. Ils se regardent, s’écoutent, se surprennent et entraînent la salle dans cette jubilation collective.
Le jeu paraît constamment au bord de la rupture. Les répliques semblent surgir dans l’instant, les hésitations devenir matière théâtrale et les accidents relèvent d’une mécanique parfaitement maîtrisée. Tour à tour, les interprètes deviennent partenaires, souffleurs ou spectateurs de leurs camarades, reprennent un mot oublié, relancent une scène ou accueillent un imprévu avec un naturel désarmant.
Cette circulation permanente de la parole nourrit une atmosphère profondément bon enfant où l’on sent moins une distribution qu’une troupe heureuse de jouer ensemble. Les tg STAN ne cherchent pas à reconstituer le théâtre de Molière. Ils en retrouvent l’élan premier, celui d’une compagnie qui invente son art en jouant. Tout semble naître sous nos yeux, avec trois accessoires, quelques costumes et une langue qui paraît encore se modeler au contact du plateau.
L’esprit des tréteaux

Bien que le voyage soit immobile, l’Odéon devient scène itinérante. Les acteurs retrouvent quelque chose des tournées provinciales de Molière avant le Palais-Royal. Le public cesse d’être simple spectateur. Pris à témoin, interpellé, parfois dévisagé, il devient partenaire de jeu. Un regard ahuri, une grimace ou un silence suffisent à déclencher le rire. Depuis plus de vingt-cinq ans, les tg STAN entretiennent un dialogue fécond avec Molière, du Misanthrope créé en 1998 à Poquelin puis Poquelin II. Ainsi, ce troisième opus reprend, remanie et prolonge les deux précédents en y intégrant de nouveaux fragments.
Rien n’est actualisé et pourtant une forme de modernité se dégage de ce joyeux désordre. Les tg STAN laissent simplement les pièces respirer. Leur insolence suffit à les ramener au présent. Sans jamais chercher à démontrer quoi que ce soit, le spectacle révèle combien ces textes continuent à faire écho à nos sociétés d’aujourd’hui.
Une satire intacte
Molière y raille les médecins, les maris jaloux, les précieuses, les bourgeois obsédés par leur ascension sociale, les pères autoritaires et les aristocrates imbus d’eux-mêmes. Paternalisme, sexisme, avarice, égoïsme, hypocrisie et désir de domination composent une galerie de portraits dont la férocité n’a rien perdu de sa force.
Le Malade imaginaire, Le Médecin malgré lui, Les Femmes savantes, L’Avare ou Le Mariage forcé côtoientavec une malice réjouissante, Les Égotistes, pièce attribuée au dramaturge à titre posthume. Comme souvent chez Molière, les coups de bâton pleuvent et des deus ex machina improbables font triompher l’amour et viennent remettre un peu d’ordre dans un monde qui ne demande qu’à sombrer dans le chaos.

La mise en scène avance à un train d’enfer. Les scènes s’enchaînent sans coup férir, passant d’une pièce à l’autre sans jamais casser le rythme. Un fauteuil devient soudain un nouveau décor, un costume circule d’un personnage à l’autre, un accessoire suffit à faire basculer une situation. Les changements s’effectuent à vue, dans une joyeuse agitation parfaitement orchestrée. Une quarantaine de personnages surgissent ainsi sous les traits des huit interprètes, qui ne cessent de se transformer sous les yeux du public. Malgré la chaleur et l’inconfort des gradins de pierre, les cinq heures filent à vive allure.
L’amour des planches
Tout autour de la colline de Fourvière, les éclairs annoncent l’orage tandis que le plateau ne cesse de vibrer. Les tg STAN, toute à leur loufoquerie rafraîchissante, ne cherchent ni à moderniser Molière ni à le célébrer. Ils remettent en circulation sa verve. Sous leurs mains, la poussière des siècles se dissipe et tout respire l’esprit de troupe, le collectif et l’amour des planches. Un théâtre sans apprêt, fait d’accrocs, d’aspérités, de trouvailles et d’élans. Quelques tréteaux, huit acteurs et une joie contagieuse de jouer ensemble. Comme si, quatre siècles plus tard, tout pouvait encore (re)commencer.
1, 2, 3 Poquelin ! de tg STAN
L’Odéon dans le cadre des Nuits de Fourvière
Les 28 & 29 juin 2026 – Première mondiale
durée 5h environ avec entracte
Tournée
13 au 25 juillet 2026 à la Carrière Boulbon dans le cadre du Festival d’Avignon
3 au 6 décembre 2026 au Théâtre du Rond-Point, Paris
De et avec Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Damiaan De Schrijver, Els Dottermans, Tine Embrechts, Bert Haelvoet, Willy Thomas & Stijn Van Opstal
Textes : Molière
Lumière de Luc Schaltin & Thomas Walgrave
Son de Alexandre Fostier
Costumes d’Inge Büscher & An d’Huys
Coordination technique – Patrick Martens & Iwan Van Vlierberghe




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