Un immense tapis défraîchi aux motifs floraux délavés recouvre le plateau. Quelques tables basses, des chaises disparates, une méridienne fatiguée servent d’unique décor. Des silhouettes errent dans cet espace quadrifrontal où la frontière entre salle et scène se fait poreuse, sans jamais tout à fait céder. On ne bascule pas dans la fiction, on la frôle. Spectateurs et personnages partagent le même air, la même lumière.
Puis chacun endosse son rôle. Il y a Ivanov (Jules Werner), propriétaire ruiné, mélancolique jusqu’à l’épuisement. Son oncle (Denis Jousselin), comte désargenté et langue de vipère. Borkine (Pitt Simon), parent éloigné et marchand d’illusions, toujours prêt à monter quelque improbable affaire pour gratter trois roubles. Plus loin rôde le médecin (Mathieu Besnard), témoin impuissant d’un monde qui s’effondre.
Le temps perdu d’Ivanov

Rien ne va plus chez Ivanov. Il a abandonné son domaine, délaissé ses responsabilités et regarde Anna (Sophie Mousel), sa femme dépérir sans parvenir à réagir. Il se dit coupable, s’accuse volontiers, mais demeure incapable du moindre sursaut. Même l’amour que lui porte la jeune et pétillante Sacha (Manon Raffaelli), fille de Zizounette (Nicole Max), sa créancière, ne parvient pas à l’arracher à sa torpeur. La neurasthénie est devenue chez lui une manière d’habiter le monde.
Tout semblait pourtant lui sourire. Un domaine prospère, une épouse aimante, qui avait renoncé à sa religion et rompu avec sa famille pour l’épouser. Il rêvait de projets généreux, d’avenir radieux. Cinq ans plus tard, les dettes s’accumulent, les idéaux se sont évaporés et l’amour s’est usé. Anna se consume lentement, rongée autant par la tuberculose que par l’indifférence de l’homme pour qui elle a tout sacrifié.
Le boulevard et ses fantômes
Plutôt que d’accentuer la noirceur du récit, Myriam Muller choisit de suivre l’intuition première d’Anton Tchekhov et d’assumer pleinement la dimension comique de la pièce. Elle lorgne du côté du boulevard, du cabaret, et même de la comédie musicale. Les idées ne manquent pas. L’entrée de la famille Lebedev sur les accents kitsch et irrésistibles de A far l’amore comincia tu de Raffaella Carrà fait fredonner, donne envie de battre la mesure et de fredonner ce tube interplanétaire. Les ruptures de ton et les changements de rythme fonctionnent.
En ancrant le deuxième acte dans cette fête provinciale un peu décatie, résolument beauf, où chacun tente de masquer l’ennui derrière les chansons et les verres, elle glisse de la comédie vers la farce noire, chaque personnage jouant légèrement en décalé. On rit de cette Russie engluée dans l’oisiveté, de ces faux notables qui boivent pour tromper l’ennui, de cette créancière avare qui reçoit ses invités sans presque rien leur offrir, de ces nouveaux riches aussi grossiers que brutaux et de cette société provinciale qui cancane, juge et condamne.
Quand la machine patine

Anton Tchekhov est bien là, dans cette humanité dérisoire qui s’agite en vain. Pourtant, malgré plusieurs belles intuitions, quelque chose résiste. La mécanique peine à s’emballer. Les bonnes trouvailles scéniques et les beaux effets ne suffisent pas à maintenir la tension et le spectacle s’étire par moments. La distribution, inégale, ne parvient pas à donner chair à cette galerie de personnages dont les contours restent parfois trop esquissés. Il manque un grain de folie dans le jeu, moins d’atermoiements, davantage d’ancrage.
Car derrière les entrées et sorties incessantes et les effets de vaudeville, le tragique ne cesse de rôder. Comme un vautour en attente, il demeure à la lisière de la scène avant de fondre sur Ivanov. C’est là que la pièce retrouve sa puissance. Derrière la farce apparaît un homme incapable d’aimer, incapable d’agir, incapable même de se sauver. Un être veule qui s’abandonne à la pente de sa propre lâcheté jusqu’à en faire un destin.
Si russe que ça ?
Au plus près des acteurs, installé au cœur de cette société en décomposition, le spectateur assiste à l’agonie d’un homme autant qu’à celle d’un idéal. Myriam Muller a l’intelligence de ne jamais enfermer Ivanov dans une Russie de musée. L’intemporalité des costumes, le dispositif scénique, le jeu sur les temporalités éloignent toute image d’Épinal, tout préconçu.
Reste alors une question troublante. Ce petit monde sans horizon, ces êtres triviaux, prompts aux propos antisémites, qui regardent leur époque s’effondrer sans parvenir à agir, voire pour certains à en accélérer la chute, appartiennent-ils vraiment au seul XIXe siècle russe ? C’est sans doute dans cet écho contemporain que ce spectacle trouve ses moments les plus justes. Une fête de plus ou pour rien sur les ruines du monde.
Envoyé spécial à Montpellier
Ivanov d’Anton Tchekhov
créé le 15 avril 2026 au Grand théâtre des Théâtres de la Ville de Luxembourg
Durée 2h20 environ
Tournée
Les 2 et 3 juin 2026 au Théâtre Jean-Claude Carrière – Domaine d’O dans le cadre du Printemps des Comédiens
Mise en scène de Myriam Muller assistée Daliah Kentges et Louise d’Ostuni pour la tournée
Avec Mathieu Besnard, Denis Jousselin, Nicole Max, Jorge De Moura, Sophie Mousel, Valéry Plancke, Manon Raffaelli, Raoul Schlechter, Pitt Simon, Anouk Wagener et Jules Werner
Scénographie d’Anouk Schiltz
Costumes de Sophie Van den Keybus
Lumières de Renaud Ceulemans
Musique live de Jorge De Moura
Traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan