Dans Poitiers, les affiches colorées d’À corps tranchent avec la grisaille. Depuis le 25 mars, la ville vit au rythme du festival. Au TAP, le hall ne désemplit pas. Les flux se croisent, les conversations se prolongent, les corps restent disponibles. Ici, un groupe improvise quelques pas. Là, un échange s’anime à une table du bar. La danse circule déjà, avant même d’entrer en scène.
Les premiers jours ont installé le tempo. Les festivaliers ont découvert Último helecho de François Chaignaud et Nina Laisné, le Portrait de Rebecca Journo ou encore Shiraz d’Armin Hokmi. Des pièces aux écritures marquées, qui dessinent d’emblée un paysage ouvert, entre recherches formelles et propositions plus incarnées.
Dans ce mouvement, les formes étudiantes trouvent leur place. À l’université de Poitiers, l’après-midi rassemble des créations venues de Toulouse, La Rochelle, Avignon, Bordeaux, mais aussi d’Hawaï. Avec (un)dress. (a)dress., entre autres, ces jeunes interprètes explorent des récits intimes et des écritures en construction. Une autre manière de faire circuler les regards et d’inscrire la pratique au cœur du festival.
Pol Pi, une traversée habitée

Après une traversée de couloirs labyrinthiques dans les sous-sols du bâtiment conçu par l’architecte portugais João Luís Carrilho da Graça, les Docks apparaissent. L’espace, habituellement dédié au stationnement et au passage des décors, a été transformé pour l’occasion afin d’accueillir un dispositif bi-frontal. Au centre, un plateau étroit s’organise autour d’un axe, comme un catwalk bordé de part et d’autre par le public. À chaque extrémité, un pupitre. Pol Pi est déjà là, en tenue bleue, sobre et fluide, alto à la main. Le regard fixe, concentré, comme tenu à distance du brouhaha qui l’entoure.
Alors que la lumière se tamise, la voix de Pol Pi rompt le silence. Un nom, une date. En quelques phrases, il évoque le compositeur Paul Hindemith (1895-1963). Puis la chorégraphe Dore Hoyer (1911-1967), leurs trajectoires, des fragments de vies. Et il enchaîne avec son propre récit. Peu à peu, des correspondances se dessinent entre ces figures de l’expressionnisme allemand et son parcours.
L’archet entre en jeu. Le son s’installe, dense, tendu. Les gestes suivent, précis, resserrés, presque à vif. Pol Pi entremêle les cinq mouvements de la sonate pour alto et les cinq soli d’Afectos Humanos. La musique ne soutient pas la danse, elle la ponctue, lui ouvre une autre dimension. Les deux écritures avancent tour à tour, parfois en friction, dans une intensité parallèle.
Puis, comme un leitmotiv, il reprend des éléments de leurs biographies et les étoffe. L’exil, les contraintes politiques, les lignes de fracture d’une époque apparaissent en filigrane. Une matière commune se dégage. Une même recherche d’affects, une même nécessité d’expression face à la censure et aux contraintes.
En écho à ses propres interrogations sur le monde, la pièce laisse affleurer la question des fascismes, au Brésil comme en Europe. Les trajectoires de Hindemith et Hoyer résonnent avec le présent. Au-delà du contexte historique, Pol Pi interroge ce qui persiste, ce qui se rejoue. Son attachement à cette partition et à ce cycle chorégraphique prend une dimension plus intime. Alors le plateau s’ouvre, comme pour tendre un pont vers les générations à venir, vers ces jeunes adultes d’aujourd’hui. Une dizaine d’entre eux entrent, traversent l’espace d’un point à l’autre, se croisent et se rejoignent. La pièce bascule. Le solo devient partage. La musique et la danse se répondent dans un mouvement parallèle. Une manière de prolonger cette traversée poétique et de regarder demain.
Inka Romaní, le folklore sous tension

Après cette séquence introspective, Inka Romaní change de registre et fait monter le volume comme l’énergie. La chorégraphe valencienne engage les corps et cherche à dépasser le cadre des danses traditionnelles pour les réinscrire dans le présent. Avec Fandango Reloaded, elle part d’une danse de couple conçue pour favoriser les rencontres, que la dictature franquiste a interdite, et tente de la faire revivre aujourd’hui. Elle s’appuie sur les danses de son village natal et mène une forme d’enquête, presque archéologique, où cet art devient le lieu d’une expérience rituelle partagée.
Face au public, la scène reste vide, simplement traversée par des faisceaux lumineux. Depuis l’arrière de la salle, côté régie, surgit un danseur en jupe plissée multicolore, micro en main. Quelques vocalises installent une couleur électro, puis la silhouette disparaît aussitôt en coulisses. Le silence revient. Une danseuse entre seule et avance sans musique. Les baskets frappent le sol et imposent le rythme. Les motifs du fandango apparaissent, déjà déplacés, comme en train de se transformer.
Un danseur la rejoint, puis d’autres encore. Ils seront six en tout à habiter le plateau. Le groupe s’élargit progressivement. Les corps occupent l’espace, répètent, dévient, accélèrent. Les gestes traditionnels persistent par fragments, tandis que les rythmes se dérèglent et que les appuis changent. Les influences contemporaines et urbaines s’invitent dans la danse et la transforment.
La pièce progresse dans cette tension. À certains moments, l’énergie circule pleinement et le plateau s’embrase. À d’autres, la dynamique se relâche et le temps s’étire. L’ensemble reste frais, presque fragile, mais la direction apparaît clairement. Inka Romaní ne cherche pas à restaurer le fandango, elle le transforme et le met en relation avec d’autres pratiques. Elle tente de redonner à cette danse une dimension collective, un espace de rencontre.
Dans la salle, le public suit le mouvement. Les corps réagissent, les têtes marquent le rythme, et les applaudissements finaux se lèvent d’un bloc.
Une édition en prise directe
À corps confirme ce qui fait sa singularité. Un espace où les formes coexistent, se frottent, se testent. Entre pièces très construites et propositions encore en devenir, le festival assume ses contrastes. La dernière journée accueillera notamment Leïla Ka, avant un DJ set de clôture. Une manière de prolonger la dynamique, hors du cadre strict du spectacle. Au fil de cette 32e édition, la danse s’inscrit comme un outil de lecture du présent. Une pratique qui engage le corps autant que le regard. À Poitiers, elle se partage dans toute sa diversité.
À Corps
TAP -Théâtre auditorium Poitiers
du 25 mars au 2 avril 2026
Schönheit ist nebensache ou la beauté s’avère accessoire de Pol Pi
TAP- Théâtre auditorium Poitiers
31 mars et 1er avril 2026
Durée 1h environ
Tournée
08 juin 2026 au Musée de l’Orangerie, Paris
Conception, danse et musique de Pol Pi
D’après une chorégraphie originale de Dore Hoyer (© Deutsches Tanzarchiv Köln) et une musique originale de Paul Hindemith
Transmission des danses – Martin Nachbar
Body painting – Gwendalys Leriche
Fandango Reloaded d’Inka Romaní
Premières françaises du 1er au 2 avril au TAP
Tournée
30 mai 2026 à La Place de la Danse dans le cadre du Nouveau Printemps (Toulouse)
17 au 18 juin 2026 au KLAP – maison pour la danse dans le cadre du Festival de Marseille
Conception, mise en scène d’Inka Romaní
Chorégraphie, interprétation – Javier J Hedrosa, Silvia Sahuquillo, Angel Lara, Álvaro del Río, Manel Ferrandiz
Espace sonore de Biano, Manel Ferrandiz
Dramaturgie d’Ignacio de Antonio
Conception costumes de Teresa Juan assistée de Eloina Escrivá
Création lumières de Mingo Albin
Assistance aux costumes – Eloina Escrivá
Transmission des danses traditionnelles – Aina Pérez