Daniel Linehan © Danny Willems
Daniel Linehan © Danny Willems

Daniel Linehan : La magie tranquille d’un corps qui écoute

Les 25 et 26 juin, dans le cadre du Festival de Marseille, le danseur et chorégraphe américain présente The Quiet Magic, un duo créé avec le danseur catalan Victor Pérez Armero. Une pièce épurée, lumineuse, qui cherche la tendresse plutôt que la démonstration, l'écoute plutôt que le vacarme. À l'image d'un artiste dont le parcours, de Seattle à Bruxelles, fait du silence et de la relation entre les êtres une forme de résistance.
Ecouter cet article

Les yeux d’un bleu azur, un visage bien dessiné, des cheveux fins couleur blé, Daniel Linehan a toujours l’air d’un éternel adolescent. Les années passent, et son sourire franc, ainsi que sa manière d’être présent sans jamais chercher la lumière gardent quelque chose de très juvénile. Né aux États-Unis et basé à Bruxelles, l’artiste cultive une certaine discrétion. Observateur du monde et des gens qui l’entourent, Il écoute autant qu’il répond, pèse ses mots avec précision. Chez lui, le désir de partager semble plus fort que celui de convaincre. Humble autant que sincère, il cultive un équilibre rare, cette légèreté qui met immédiatement à l’aise sans jamais sacrifier la profondeur.

The Quiet Magic de Daniel Linehan © Eva Faché
The Quiet Magic de Daniel Linehan © Eva Faché

La douceur de sa voix, ainsi que de sa façon d’être, n’est en rien de la réserve. Elle est une manière d’habiter le monde, de l’approcher avec curiosité. Depuis près de vingt ans, le chorégraphe américain construit ainsi une œuvre singulière où le mouvement dialogue avec la parole, la musique, la lumière et parfois la vidéo, une œuvre qui ne cherche jamais à imposer une réponse mais préfère ouvrir des espaces, laisser le corps poser les questions que les mots ne savent pas formuler.

La nature et le théâtre musical

Tout commence à Olympia, dans l’État de Washington, au nord-ouest des États-Unis. Une ville à taille humaine, tournée vers la nature, la pluie, la forêt, où grandit le jeune Daniel Linehan. À dix ans, un programme estival d’arts de la scène le happe. Chaque été, théâtre musical, chant et danse réunissent les enfants de la ville. Dès sa première participation, quelque chose se joue. « Tous les étés j’y suis retourné jusqu’à la fin de l’adolescence. C’est ainsi que j’ai découvert les arts vivants. ».

Pourtant la vraie révélation vient un peu plus tard. Vers seize ou dix-sept ans, il s’essaie au ballet classique puis la danse moderne. Quelque chose se stabilise alors en lui. « Plus je découvrais la danse, plus je la percevais comme un art très ouvert, un espace dans lequel il était possible d’exprimer énormément de choses par le mouvement, le corps, le geste. »

De Seattle….

Son parcours commence à l’université de Seattle, avant de le mener à New York à vingt et un ans. Il rêve d’intégrer la compagnie Trisha Brown, dont il admire le travail depuis longtemps. L’audition ne tourne pas comme espéré, mais l’échec ne le paralyse pas, bien au contraire, il le stimule. Dans la foulée, il crée. Il l’avait déjà fait dès 2004, à Seattle, avec un court solo intitulé Digestive Noise. L’instinct de fabrique est chevillé au corps depuis le début. À New York, Daniel Linehan rencontre Miguel Gutiérrez. Le courant passe. Pendant quatre ans, il danse avec lui tout en développant ses propres pièces, solos et formes courtes présentés dans toutes sortes de lieux.

Sspeciess de Daniel Linehan © Danny Willems

Du chorégraphe new yorkais, l’artiste retient une façon de travailler qui restera fondatrice. « Il m’a appris à autoriser la danse à rester brute, pas nécessairement très composée, mais davantage fondée sur l’improvisation et l’exploration. » En parallèle, Daniel Linehan suit des ateliers avec RoseAnne Spradlin, Terry O’Connor, Juliette Mapp, prend des cours au studio Trisha Brown. Au cœur de la grande ville, la vie artistique lui offre de nombreuses opportunités, des rencontres décisives, des frottements qui forgent une façon de se construire par accumulation.

… à Bruxelles, l’apprentissage du monde

Puis vient l’Europe, comme un appel. Des spectacles d’Anne Teresa De Keersmaeker, de Jérôme Bel, de Mårten Spångberg vus à New York en tournée lui ouvrent un horizon différent, plus conceptuel, plus écrit. Il entend parler de P.A.R.T.S., l’école bruxelloise fondée par l’incontournable chorégraphe flamande. À vingt-cinq ans, il fait ses valises. « C’est finalement de l’autre côté de l’atlantique, en Europe, que s’est construite l’essentiel de ma formation. » Deux années de recherche intense où il travaille avec Xavier Le Roy et absorbe la grammaire rigoureuse de la composition chorégraphique.

Bruxelles devient son nouveau point d’ancrage. Il y fonde sa compagnie, Hiatus, y construit pièce après pièce une œuvre singulière, traversée d’une double appartenance revendiquée. « Je viens de deux traditions. D’un côté quelque chose de spontané, d’improvisé, de brut. De l’autre une approche très écrite et très construite. J’aime faire dialoguer ces deux dimensions. »

Un langage ultrasensible, tissé entre corps et monde
Montage for Three de Daniel Linehan © Vincent Jeannot
Montage for Three de Daniel Linehan © Vincent Jeannot

Dès le premier solo porté par sa compagnie, créé en 2007, l’essentiel est posé. Mouvement, lumière, texte et musique s’y fondent dans un vertige introspectif. La signature est là, reconnaissable, une hypersensibilité au corps comme territoire d’expérience, une curiosité insatiable pour ce que le mouvement peut dire du monde, une façon de mettre l’intime au service d’une réflexion plus large. Montage for Three, Karaoke Dialogues et bien d’autres pièces confirment une trajectoire où chaque création part d’une question sincère, intime. « La plupart du temps, un projet naît d’un désir d’apprentissage. Très souvent, je commence par quelque chose que je ne connais pas encore et que j’ai envie d’explorer. »

L’écologie entre progressivement dans ses préoccupations. Non pas comme thème affiché mais comme manière d’être au monde, comme grille de lecture. Penser les êtres vivants non comme des entités séparées mais comme un réseau de relations en perpétuelle transformation. Cette pensée irrigue ses créations récentes en profondeur, oriente ses choix formels, sa façon de traiter la présence, la lumière, le son. « J’essaie de penser le monde non pas comme un ensemble d’entités séparées, mais comme un réseau de relations. »

The Quiet Magic, ou l’art de réduire le bruit

C’est depuis ce terreau que naît The Quiet Magic. Une seule question au départ, toute simple. Que se passe-t-il lorsque nous réduisons le bruit ? « J’ai le sentiment d’évoluer dans un monde saturé de son, d’agressivité, parfois même de violence. J’avais envie de créer un espace où l’on puisse mettre ces éléments à distance afin de découvrir d’autres qualités du corps. » Daniel Linehan n’esquive pas le réel, il s’y frotte autrement. Il résiste par le retrait, creuse dans le silence jusqu’à ce que quelque chose de vif remonte.

The Quiet Magic de Daniel Linehan © Cee Füllmann
The Quiet Magic de Daniel Linehan © Cee Füllmann

Pour incarner cette intention, il fait appel à Victor Pérez Armero. Les deux hommes se connaissent depuis P.A.R.T.S., où le danseur catalan appartenait à la génération suivante. Ils ont collaboré de 2014 à 2020, sur six créations, avant que l’artiste espagnol ne rejoigne le Cullberg à Stockholm avant de rentrer en Catalogne. Cinq ans s’écoulent, puis l’envie revient de reprendre le fil là où ils l’avaient laissé. « J’avais gardé un excellent souvenir de cette collaboration. Victor avait été une source d’inspiration importante dans le passé. Nous partageons une longue histoire de travail. »

Le duo s’impose comme une évidence de forme. Deux corps seulement sur le plateau, et tout ce qu’ils font existe nécessairement en relation avec l’autre. « Parfois nous nous reflétons mutuellement, parfois nous nous faisons écho. Parfois l’un devient le témoin de l’autre. » Daniel Linehan voulait donner à voir sur scène quelque chose qui ressemble à une amitié profonde, pas une relation amoureuse, mais cette intimité particulière qui autorise à se porter, se soutenir, jouer ensemble. « J’étais intéressé par les qualités propres à l’amitié et par la manière dont elles peuvent s’exprimer à travers les corps. »

Adrianne Lenker, une voix qui entre dans les corps

La musique est arrivée très tôt dans le processus. Pas comme accompagnement mais comme matière première, comme point de départ. Adrianne Lenker, autrice-compositrice-interprète américaine, a enregistré en 2020 deux albums en pleine pandémie, dans une cabane en pleine nature. Songs et Instrumentals, sa voix et sa guitare portées par l’environnement qui continue d’exister autour d’elle, les oiseaux, les carillons, le vent, la pluie. « La bande sonore est extrêmement dépouillée. Mais cela ouvre un espace immense, parce qu’il ne s’agit pas d’un enregistrement de studio isolé du monde. L’environnement extérieur reste présent dans le son. »

Cette porosité-là touche Daniel Linehan au vif. Victor Pérez Armero et lui s’assoient et laissent les morceaux entrer dans leurs corps. « Nous cherchions une écoute profonde. » De cette écoute naissent les premières improvisations, puis les premiers principes de mouvement. La colonne vertébrale d’abord, son extension, son enroulement, sa contraction. La respiration ensuite, comme battement fondamental, ce mouvement d’ouverture vers l’extérieur puis de retour vers le centre. « Toute la pièce est traversée par ces rythmes d’expansion, de relâchement et de retour. »

Des sculptures irisées et des aurores boréales au plateau
The Quiet Magic de Daniel Linehan © Cee Füllmann
The Quiet Magic de Daniel Linehan © Cee Füllmann

La scénographie apporte une dimension supplémentaire. Dans l’espace du théâtre, des sculptures recouvertes d’une matière irisée et brillante attendent que la lumière vienne les toucher. Quand elle s’y reflète, elle projette dans l’espace des couleurs arc-en-ciel, des lignes lumineuses qui traversent le plateau comme des aurores boréales. L’effet est magique mais sans ostentation, discret, comme une surprise qui arrive à ceux qui regardent vraiment. « Au départ, ces objets demeurent mystérieux. Puis la lumière s’y reflète et fait apparaître de fines lignes colorées. »

C’est une autre définition possible de la magie selon Daniel Linehan, non pas l’effet spectaculaire mais la qualité d’attention qu’il faut pour percevoir ce qui se joue en silence. La lumière, la musique avec ses oiseaux et ses carillons, les corps qui respirent ensemble sur le plateau forment un seul et même espace de résonance. « Il ne s’agit pas seulement de la magie qui existe en nous, mais aussi de créer une atmosphère discrètement magique grâce à la lumière et à la scénographie. »

L’introversion comme position politique

Au fond, The Quiet Magic dit quelque chose de lui. Il l’admet volontiers, avec ce sourire légèrement timide qui revient souvent. Dans la vie, il est introverti. Il aime la solitude, la nature, les amis proches plutôt que les grandes tablées. Certaines de ses pièces passées allaient à contre-courant de ce tempérament, plus extraverties, plus bruyantes, plus démonstratives. Là, il suit sa pente naturelle. Et il y voit un acte délibéré. « Dans nos sociétés, nous avons souvent tendance à valoriser l’extraversion. Pourtant, il y a beaucoup de valeur dans le fait de ralentir, de devenir plus silencieux, de prendre le temps de réfléchir et d’écouter. »

L’écoute. Le mot revient souvent dans la conversation, comme un leitmotiv. Écouter la musique avant de bouger, être attentif à l’autre sur le plateau, laisser le corps parler avant de lui imposer une forme, rester sensible au monde tel qu’il va pour ne pas s’y soumettre mais pour mieux lui répondre. Ce n’est pas une posture. C’est une conviction qui traverse toute l’œuvre, depuis le premier solo en 2007 jusqu’à ce duo où deux hommes sur un plateau vide prouvent, dans le mouvement et le silence, que danser est toujours aussi une façon de tenir debout.


The Quiet Magic de Daniel Linehan
Théâtre des Bernardines dans le cadre du Festival de Marseille
25 et 26 juin 2026

durée 1h

Concept et direction de Daniel Linehan
Chorégraphie et interprétation – Daniel Linehan & Victor Pérez Armero
Dramaturgie d’Elisa Demarré
Musique d’Adrianne Lenker
Scénographie de Cee Füllemann
Lumière de Meri Ekola 
Sonde Christophe Rault
Costumes de Frédérick Denis

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.