Cuckoo de Jaha Koo © Christophe Raynaud de Lage

Jaha Koo et son cuiseur à riz mettent la pression

Invité d'un Festival d'Avignon placé sous le signe de la Corée, le metteur en scène et vidéaste installé aux Pays-Bas présente un diptyque où l'histoire économique et théâtrale de son pays s'écrit à hauteur d'objets. Entre humour, autobiographie et réflexion politique, Cuckoo et The History of Korean Western Theatre composent un passionnant théâtre de la mémoire.
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Avant même que le spectacle ne commence, une odeur de riz chaud envahit le gymnase du lycée Mistral. Sur le plateau, trois cuiseurs à riz font face au public. Imperturbables, ils semblent poursuivre leur ouvrage, du moins l’un d’entre eux. Chez Jaha Koo, le quotidien n’est jamais décoratif. Le moindre objet devient un réceptacle de mémoire, capable de raconter à lui seul les fractures d’un pays façonné par les occupations successives, les bouleversements économiques et une modernisation menée au pas de charge.

Une mémoire nationale à hauteur d’objets
Cuckoo de Jaha Koo © Christophe Raynaud de Lage

Présenté le matin, Cuckoo ouvre le diptyque que prolonge, l’après-midi, The History of Korean Western Theatre. En moins d’une heure, Jaha Koo fait surgir derrière son récit personnel toute une génération façonnée par la crise financière de 1997. L’intervention du Fonds monétaire international bouleverse durablement la société sud-coréenne. Le spectacle ne reconstitue pas les événements, il en révèle les répliques intimes. L’obsession de la réussite, la compétition permanente, la précarisation des existences et l’isolement deviennent la matière même du plateau.

Lorsque l’artiste quitte la Corée pour l’Europe, il emporte dans ses bagages quelques vêtements et son fidèle cuiseur à riz de la marque Cuckoo. Peu à peu, la solitude, ce golibmuwon qu’aucun mot français ne parvient véritablement à traduire, le pousse à inventer des conversations avec la présence familière de cet autocuiseur. Hana, Duri et Seri cessent alors d’être de simples appareils ménagers pour devenir d’improbables partenaires de scène. Ils plaisantent, se chamaillent, chantent, interrompent leur propriétaire ou le consolent. Cette anthropomorphisation n’a rien d’un gadget. Elle déplace sans cesse le regard du spectateur, oscillant entre fantaisie et gravité.

L’écran comme mémoire des blessures

L’écriture impressionne par sa capacité à faire cohabiter les registres. Une chanson électro succède à une archive politique. Une dispute absurde entre deux cuiseurs débouche sur l’évocation d’un ami disparu. Derrière l’artiste, les images défilent à vive allure. Journaux télévisés, manifestations violemment réprimées, policiers en tenue antiémeute, visages anonymes happés par le flot médiatique composent un montage en forme de zapping permanent. 

Les souvenirs d’une grand-mère protectrice croisent dans le deuxième opus ceux de Jerry, cet ami qui s’est défenestré, tandis que la faillite d’un père condamne un de ses plus proches amis d’enfance à l’exil. Sans jamais illustrer son propos, la vidéo agit comme une mémoire qui refuse l’oubli. L’intime et le politique ne cessent de se répondre.

Quand le théâtre coréen regarde l’Occident
The History of Korean Western Theatre de Jaha Koo © Christophe Raynaud de Lage

Avec The History of Korean Western Theatre, la réflexion change d’échelle. Face à un petit crapaud en origami devenu interlocuteur, Jaha Koo et son cuiseur à riz préféré remontent le fil de l’histoire théâtrale de son pays. Il raconte comment la scène moderne coréenne s’est longtemps construite à partir des canons européens, de Shakespeare à Molière, jusqu’à adopter leurs codes esthétiques, leurs perruques blondes et leurs visages poudrés. Plus qu’une dénonciation, le spectacle propose une archéologie sensible des influences, des emprunts et des renoncements qui ont façonné une identité culturelle encore traversée par ses contradictions.

Les deux spectacles dialoguent alors avec une remarquable évidence. L’un ausculte les blessures laissées par le néolibéralisme, l’autre celles d’une histoire culturelle écrite sous influence. Tous deux posent finalement la même question : comment raconter son pays lorsque tant de récits, de modèles et de références semblent avoir été importés d’ailleurs ?

Des grains de riz contre l’oubli

La dernière image de Cuckoo apporte une réponse silencieuse. À l’aide d’un simple moule, Jaha Koo façonne des portions de riz, les empile avec patience, puis les regarde inlassablement s’écrouler. Impossible de ne pas y voir des vies fragilisées par un système qui exige toujours davantage et pousse chacun à se conformer à un modèle unique. Après le flot des archives, des témoignages et des images, ce silence agit comme un coup de tonnerre. Avec quelques objets du quotidien, des vidéos montées au cordeau et une remarquable économie de moyens, Jaha Koo fait surgir les failles d’une société dont les mécanismes de domination dépassent largement les frontières de la Corée. Son théâtre touche alors à l’universel sans jamais renoncer à la singularité de son histoire.


Cuckoo 쿠쿠 de Jaha Koo
Gymnase du Lycée Mistral – Festival d’Avignon
du 5 au 8 juillet 2026
durée 50
min

Tournée
27 septembre 2026 au Nationaltheatret – Théâtre national d’Oslo (Norvège) dans le cadre de la cérémonie de remise de prix The International Ibsen Award

Avec Duri, Hana, Jaha Koo, Seri 
Conception, mise en scène, texte, musique et vidéo de Jaha Koo 
Piratage du matériel d’Idella Craddock 
Scénographie et création numérique d’Eunkyung Jeong 
Assistanat à la dramaturgie de Dries Douibi 
Régie – Tom Daniels, Bart Huybrechts


The History of Korean Western Theatre 한국 연극의 역사 de Jaha Koo
Gymnase du Lycée Mistral – Festival d’Avignon
du 6 au 9 juillet 2026
durée 1h

Avec Jaha Koo, Seri et Toad
Concept, texte, mise en scène, musique et vidéo de Jaha Koo
Dramaturgie de Dries Douibi
Scénographie et dessin d’Eunkyung Jeong
Conseil artistique de Pol Heyvaert
Piratage du matériel d’Idella Craddock
Recherche – Eunkyung Jeong, Jaha Koo
Aide à la recherche –  Sang Ok Kim
Interview – Jooyoung Koh, Kiran Kim, Kyungmi Lee
Régie – Tom Daniels, Bart Huybrechts

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