Au départ était une idée. Celle d’Arthur Schopenhauer en l’occurrence. Dans ses Parerga et Paralipomena, le philosophe allemand usait de l’image des hérissons, qui veulent se rapprocher les uns des autres pour se tenir chaud mais ne le peuvent, au risque de se piquer. Une métaphore de la condition humaine, qui mettait de l’eau dans le vin de Hobbes et de son omo omini lupus est. Comprendre, pour faire simple : l’ennemi ne serait finalement pas l’homme, mais la distance qui sépare chacun de son autre.
Un ver en son fruit

Or, le problème est dans le projet même de Muriel Imbach. Dans le fait de poser le concept philosophique comme point de départ du geste théâtral. Voilà qui est cruel à dire puisqu’il s’agit de l’essence même de son travail. Mais à mettre le concept en amont, qu’est-ce que le théâtre peut-il faire d’autre que de l’illustrer ? Problématique fatale, à considérer qu’en l’absence de réponse solide, la pièce tombe au sol et le public en sort Gros-Jean comme devant.
Une longue désillusion, à voir cette petite famille de gentils incapables progresser en cordée. Attachés les uns aux autres, ils tâchent d’avancer sans comprendre que Pierre, si proche de Paul, lui-même trop proche de Jacques (et ainsi de suite) ne pourra atteindre son but. Parce que oui, les empêchements de l’un détruisent les désirs du voisin. Une traduction littérale et trop lisible de l’image du philosophe allemand, qui la laisse virevolter dans les vapeurs du « joli ».
Chercher au sol
Il reste toutefois un travail de lumières par Antoine Friderici et une scénographie de Neda Loncarevic, qui ensemble permettent à la pièce quelques sorties de route. Des écarts qui lui font frôler l’étrange, quand les lumières glauques de la forêt font remonter aux yeux les images du Swamp Club de Philippe Quesne. Et puis les comédiens, aussi, qui contrebalancent naïvement mais avec talent l’ambiance des lieux. Ensemble, ils forment une troupe symbole d’humanité, dont Cédric Leproust pourrait être le guide. Par la délicatesse absurde de son jeu, il incarne un genre de Poelvoorde époque Les randonneurs. Celui dont la dissolution du groupe pourrait faire exploser la marmite de ses empêchements, mais qui n’en reste pas moins le type ronchon qui joue au plus fier.
Autant de touches de délicatesses cotonneuses qui font de ce Paradoxe du hérisson un instant de théâtre tout doux, mais aussi paradoxal que son sujet. Car aussi douce la pièce puisse-t-elle être, elle manque sa cible en faisant de la philosophie un objet qu’elle habille plutôt qu’un outil de réflexion. Peut-être aussi parce qu’elle se refuse à la cruauté ? Faire une pièce destinée à la jeunesse ne l’en empêcherait pourtant pas. En son temps, Claire Simon dans Récréations montrait d’ailleurs très bien comme les petits sont pour leurs semblables les hérissons les plus piquants de nos campagnes. Alors pourquoi cantonner le théâtre à leur servir du « joli » ? Du vaporeux qui volette dans des nuages de coton ? Pour aborder la violence des hommes, ce paradoxe aurait mérité de se frotter au bitume du réel. A planer dans le sucre, c’est comme s’il lui manquait une hauteur, qui est pourtant au sol. C’est même ce qu’on appelle la profondeur.
Nous le paradoxe du hérisson, de Muriel Imbach
Théâtre Benoît XII – Festival d’Avignon
Du 6 au 12 juillet
Durée 1h
Avec: Coline Bardin, Pierre-Isaïe Duc, Linna Ibrahim, Cédric Leproust, Fred Ozier, Selvi Pürro
Mise en scène et direction artistique: Muriel Imbach
Dramaturgie et collaboration artistique: Marie Romanens, Adina Secretan
Assistanat mise en scène: Alexia Hebrard
Son: Charlotte Vuissoz
Lumière: Antoine Friderici
Scénographie: Neda Loncarevic
Costumes: Isa Boucharlat
Régie et collaboration artistique: Charlotte-Prune Rychner
Œil extérieur et collaboration artistique: Paulin-Aloïse Jaccoud
Diffusion: Clémence Faravel / Ledou
Production: Émilie Monnet
Communication: Catia Bellini
Administration: Léonore Friedli
Traduction anglaise pour le surtitrage: Dominique Godderis-Chouzenoux



