Puisque la justice a aisément tendance, par temps de fascisme, à se parodier elle-même, peut-être a-t-elle finalement toute sa place sur un plateau de théâtre. Qu’à cela ne tienne, Christiane Jatahy et son scénographe Thomas Walgrave jouent pleinement le jeu de la reconstitution. Sur scène, deux longues tables se font face, l’une à jardin pour le banc de la défense, l’autre à cour pour celui de l’accusation. Entre les deux, l’espace de la parole, dans lequel seront défendus les argumentaires, présentées les preuves, débattue la culpabilité ou l’innocence. Au-dessus, un écran s’apprête à recevoir les images projetées des pièces à conviction. Au lointain, onze chaises encore vides attendent que le jury de ce procès soit sélectionné parmi les spectateurs.

Un tribunal reproduit dans un certain réalisme, donc, à ceci près que le décorum prend place sur un plateau de théâtre, entouré de pendrillons noirs, sous des lumières qui n’ont rien de l’ambiance blafarde d’une institution judiciaire. Les premiers mots n’ont pas été prononcés, et déjà la metteuse en scène se place à la frontière, infime, qui sépare le vrai de la fiction. Une brèche minuscule dans laquelle elle prend un malin plaisir à s’infiltrer, insidieusement, dans une lutte permanente qui devrait déterminer qui, du théâtre ou du réel, est plus à même de détenir la vérité.
Jury populaire
Dans cette écriture du détail, elle dissémine des indices qui ne se révèlent bien souvent qu’a posteriori et reposent sur un lien de confiance biaisé d’entrée. En intégrant à son dispositif régisseurs et consoles, qu’elle place négligemment aux postes d’assesseurs ou de greffiers, Christiane Jatahy sort la carte de la transparence, mais se garde bien d’en révéler la théâtralité avant le moment opportun. En somme, l’artiste rejoue le scénario du “Faire croire”, comptant sur les spectateurs pour s’impliquer sincèrement dans le procès qui se joue, comme Laclos l’avait fait en son temps avec Les Liaisons dangereuses, enjoignant le lecteur à porter un jugement moral face à ce qui lui est présenté.
Ici aussi, la figure du juge disparaît au profit d’un jury populaire, sensible, émotif, social. Des traits qui seront largement mis à contribution dans cette expérience, à commencer par cette introduction, moins anodine qu’elle n’y paraît, confiée à Wagner Moura. Devenu incontournable dans le paysage du cinéma brésilien, l’acteur qui partage la paternité de ce projet est le premier à prendre la parole. Son aura de star internationale le précède, il tente quelques mots en français et, l’air de rien, se met déjà une partie du public dans la poche. La machine à convaincre ne dit pas son nom, mais elle est bien en marche.
Quelque chose de plus grand

Et pour cause, il est aussi celui qui, plus de deux heures durant, portera la casquette de l’accusé. Thomas Stockmann a demandé son propre jugement afin de déterminer s’il est, oui ou non, Un ennemi du peuple. À ses côtés, sa fille Petra l’aide à se défendre face à Peter, son frère, maire et porte-parole du village où ce procès trouve son origine. Tous se sont échappés de la pièce d’Ibsen, qui ne laissait au protagoniste aucune autre issue que la fuite après la vindicte populaire. Dans ce spectacle, vient donc le temps de la justice après l’exil. Mais les années passant, quelque chose de plus grand s’est immiscé dans les méandres de l’affaire.
Christiane Jatahy est particulièrement minutieuse dans sa parodie judiciaire, qui se structure par étapes avec une certaine rigueur. Rappel des faits, recontextualisation, questions du jury, introduction des éléments de preuve… Le tout dans une certaine austérité institutionnelle dont, chaque soir, un comédien ou une comédienne invitée – en l’occurrence Viviane Pavillon – se fait le garant. Déroulé sous les yeux en guise de pense-bête, elle est la figure médiatrice de cette expérience, celle à qui revient la tâche de faire respecter les règles, autant que celle chargée de gérer les éventuelles tensions.
À l’impromptu ?
Il faut dire que tout n’est pas écrit. Certains passages tiennent de l’improvisation, encore que la metteuse en scène mène allègrement les spectateurs en bateau sur ce point. Sous couvert d’être compréhensible par tous, le public est prévenu que les impromptus seront joués en anglais et traduits en français, là où le portugais reste la langue de la fiction. Comment expliquer alors que les surtitres finissent malgré tout par prendre le relais de l’imprévisible ? Voilà où Christiane Jatahy incruste sa théâtralité : dans les plaies ouvertes par la sensibilité, là où l’émotion échappe au script, donnant à ce procès une ampleur saisissante.
Après tout, il est moins question de déterminer la culpabilité ou l’innocence de Thomas Stockmann que de poser la société face à son propre reflet, et pas seulement dans son aspect judiciaire ou institutionnel. Derrière l’affaire des thermes aux eaux contaminées, que le personnage d’Ibsen proposait de fermer au détriment des revenus touristiques du village, se déploient les tentacules du capitalisme et de ses dérives écologiques, économiques et humaines. Et peu à peu, Un procès – après l’ennemi du peuple soulève une question restée silencieuse et pourtant centrale : le peuple, comme entité, est-il capable de prendre ses propres décisions sans s’y perdre ?
Insoluble dilemme

L’Histoire regorge d’exemples contradictoires, mais quelle réponse apporter ? S’abstenir de la voix de la majorité, c’est ouvrir la porte à l’autocratie. D’un autre côté, ce sont les foules qui poussent les tyrans au sommet du pouvoir. Le dilemme est insoluble, tandis que le fascisme avance, profitant de cette impuissance latente façonnée par le libéralisme. Alors quand un décalage, à peine affirmé, vient délicatement faire éclater le théâtre dans la chair de ce procès sans issue, le souffle reprend, un temps. Un travail précis qui repose sur l’intensité et la justesse impressionnante du trio composé par Julia Bernat, Danilo Grangheia et Wagner Moura.
Comme pour toute affaire portée devant les tribunaux, viendra finalement le temps du verdict, devenu presque accessoire après cette traversée. Il n’est plus question de distinguer le bien du mal ou le moral du légitime, l’heure est à se satisfaire de l’ascendant que le théâtre peut encore avoir sur le réel. C’est ce qui permet de ne pas sortir complètement démuni de la représentation, quand celle-ci a déjà ancré en chacun les traces indélébiles d’une société condamnée.
Un procès – après l’ennemi du peuple de Christiane Jatahy et Wagner Moura
Création 2025
Vu au Gymnase du lycée Aubanel – Festival d’Avignon
Du 11 au 22 juillet 2026
Durée 2h30
Tournée
26 et 27 juillet 2026 – Epidaurus Athens Festival
30 et 31 juillet 2026 – Grec Festival – Barcelone
7, 8, 9 et 10 août 2026 – Edinburgh International Festival
Avec Julia Bernat, Danilo Grangheia, Wagner Moura
Dans le film – Jonas Bloch, Marjorie Estiano, Salvador Moura
Participation en ligne – Tatiana Henrique
Enfants dans le film – Antônio Falcão, José Moura, Henry Soares Paes Leme
Acteurs invités lors de différentes représentations – Viviane Pavillon, Matthieu Sampeur
Un projet de Christiane Jatahy et Wagner Moura
Conception et mise en scène – Christiane Jatahy
Texte - Christiane Jatahy, Wagner Moura, Lucas Paraizo
Scénographie, éclairage et collaboration artistique – Thomas Walgrave
Vidéo – Julio Parente
Costumes – Marina Franco
Direction de la photographie et caméra – Paulo Camacho
Conception sonore et mixage – Pedro Vituri
Traduction française pour le surtitrage – Claudia Petagna, Thomas Walgrave
Traduction anglaise pour le surtitrage – Thomas Walgrave



