Qu’est-ce qui vous a inspiré pour écrire votre première pièce ?
Grégory Bellanger : Mon grand-père, un homme extrêmement énigmatique. J’avais quinze ans lorsqu’il est décédé. Il existait tout un mystère sur ce qu’il avait pu faire pendant la Seconde Guerre mondiale, cela m’a donné envie d’en savoir plus, d’essayer de comprendre qui il était.
Pourquoi ?

Grégory Bellanger : Dans la famille, il y avait des rumeurs qui disaient qu’il avait fait un acte de résistance en Allemagne, en faisant dérailler un train. J’ai toujours connu mon grand-père très malade. Il est mort jeune parce qu’il n’avait plus qu’un seul poumon. J’ai eu envie de savoir pourquoi. Il s’avère qu’une bombe a explosé près de lui et a arraché la moitié de son poumon. C’est pour ça qu’il n’en avait qu’un seul. Mais pourquoi une bombe a explosé près de lui ? En tirant le fil pour essayer d’en savoir un peu plus sur son histoire, essayer de comprendre, j’y ai trouvé matière pour écrire une pièce que je monterais avec ma compagnie Les Poulbots. Ce qui me permettait aussi de me donner du travail en tant que comédien !
Comment vous y êtes-vous pris ?
Grégory Bellanger : Pendant près de deux ans, j’ai glané des histoires à droite, à gauche, auprès des membres de ma famille et aussi dans la grande Histoire. Donc il y a une bonne partie du récit qui est basée sur la vie de mon grand-père, et l’autre sur l’Histoire, avec le Réseau du Musée de l’Homme. Cela raconte aussi tous ces hommes et toutes ces femmes qui ont connu la Seconde Guerre mondiale, dont certains étaient dans la Résistance et d’autres collaborationnistes.
Comment est venue l’idée de cette enquête policière, qui elle se situe en parallèle dans les années 1980 ?
Grégory Bellanger : Au départ, il y avait l’envie de raconter ma propre quête. Puis, j’ai trouvé que cela serait plus intéressant que ce soit son fils, et non son petit-fils, qui mène l’histoire. Les années 1980 donnent un rapport au temps plus intéressant que si cela se déroulait en 2010. L’idée de l’enquête est venue assez vite, parce que j’adore les thrillers, les policiers, les histoires de recherche. Cela permet de faire des flash-back pour faire se répondre deux époques… C’était important pour moi d’avoir deux hommes qui ont le même âge, la trentaine, à deux époques différentes. D’un côté, il y a Marcel dans les années quarante et, de l’autre, Christian dans les années quatre-vingt. Les époques sont différentes, mais ils sont quand même dans un endroit de leur vie assez similaire.
Il y a aussi cette question à laquelle je voulais répondre : Qu’est-ce que j’aurais fait, moi ? Aujourd’hui, on a tous un peu cette espèce d’esprit héroïque de dire, avec les yeux et la connaissance d’aujourd’hui, « J’aurais été résistant ! ». Mais je ne suis pas sûr qu’on aurait été tous résistants à l’époque. C’est le début de l’enquête de Christian, qui se demande de quel côté était son père. Était-il résistant ou collabo ? N’oublions pas que les deux sont aussi possibles.
L’autre point est la future paternité de Christian, donc c’est également l’histoire d’une transmission…

Grégory Bellanger : C’est une transmission de troisième génération. Ce qui fait le plus de peine à Christian est de se dire que son fils ne connaîtra jamais son grand-père. C’est un fil qui se coupe à ce moment. Quelque part, Christian a envie d’en savoir plus sur son propre père pour éventuellement, après, pouvoir dire à son fils, et donc au petit-fils, quel homme était son aïeul. De dire : « Voilà ce qu’il a fait dans sa vie. Si tu veux en savoir plus, tiens, il y a tout un carton, où tu pourras savoir ce que ton grand-père a pu être et a pu faire dans sa vie. » C’est une pièce qui parle aussi de la mémoire familiale.
On est obligé de le prendre en référence, mais votre spectacle, mis en scène par Léa Marie-Saint-Germain et Adrienne Ollé, est dans l’esprit des épopées à la Michalik, dans le fond comme dans la forme…
Grégory Bellanger : Ce n’est pas que l’on se soit inspiré de Michalik, mais c’est sûr que quelque part, inconsciemment, il y a une inspiration, je pense, dans le travail comme dans l’écriture. J’étais encore jeune étudiant, quand j’ai vu à Avignon Le porteur d’histoire. J’ai découvert à quel point on pouvait raconter des histoires, faire surgir des images avec juste des tabourets.
Et ici des cartons…
Grégory Bellanger : De simples cartons peuvent raconter beaucoup de choses. On peut être dans un camion, dans une voiture, dans un bureau, dans une planque. Ce qui est intéressant là-dedans, c’est que cela fait travailler l’imaginaire du spectateur. Car on ne fera jamais mieux que l’imaginaire d’un spectateur versus un décor, même s’il est beau, même s’il est construit, même s’il est fourni. Et comme c’est une enquête, le rythme doit être précis. Donc forcément, des simples cartons à bouger et à construire, cela se fait plus rapidement.
Les comédiens et comédiennes jouent plusieurs rôles dans plusieurs époques…
Grégory Bellanger : Pouvoir jouer des personnages très différents dans des époques distinctes est plaisant et jouissif en tant que comédien. J’en joue trois, mais les filles, comme Léa ou comme Clara, en jouent cinq ou six. Cela permet de s’amuser dans des couleurs et dans des propositions très variées.
Et de former une troupe ?

Grégory Bellanger : C’est une vraie pièce de troupe, une pièce de passionnés de théâtre qui ont envie de raconter des histoires. C’est ce qui nous donne envie de faire ce métier. Cette pièce a déjà été jouée 150 fois. On a fait quatre fois Avignon et beaucoup de tournées ensemble. C’est toujours un plaisir de se retrouver, de partir avec nos cartons à droite, à gauche et de raconter notre histoire.
Justement, Avignon, c’est un peu votre première maison, avec vos habitués ?
Grégory Bellanger : Oui, parce que tous les spectacles qu’on a pu monter, nous les avons joués à Avignon. C’est vrai que la compagnie commence à être identifiée. C’est toujours plaisant de voir que les gens ont envie de suivre nos nouvelles créations, comme ma deuxième pièce, L’affaire du tueur de l’ombre. Pour les jeunes compagnies, même si cela commence un peu à se transformer, Avignon reste quand même un endroit pertinent pour présenter des créations, pour rencontrer des gens, pour commencer à montrer son travail. Je trouve qu’Avignon est un lieu est un lieu unique pour ça et tellement à sa place.
Pourquoi, après les succès à Avignon, vous ne venez que maintenant à Paris ?
Grégory Bellanger : C’est avant tout une histoire d’opportunités. Gilbert Desveaux, qui a eu un coup de cœur pour la pièce, nous a contacté pour ouvrir la saison du Théâtre Juliette Récamier, dont il venait de prendre la direction. L’histoire de la pièce faisait écho avec celle du lieu qui se trouve tout à côté de l’Hôtel Lutétia. Je pense que tout ça a fait qu’à un moment donné, les planètes se sont alignées. En tant que responsable de compagnie, j’avais vraiment envie de participer à l’aventure de l’ouverture de ce théâtre, à cette histoire qui s’écrit.
Le secret des ombres de Grégory Bellanger
Spectacle vu en 2025 au Théâtre du Roi-René – Festival Off Avignon
Théâtre Juliette Récamier – Paris
Du 17 septembre au 25 octobre 2026
Durée 1h20.
Mise en scène de Léa Marie-Saint-Germain et Adrienne Ollé
Avec Grégory Bellanger, Clara Leduc, Léa Marie-Saint-Germain, Bastien Spiteri, Gaël Tavares
Scénographie de Pauline Phan
Costumes de Bérengère Roland
Création lumière et musicale de Vivien Lenon.

