© Ariane Catton

Pourquoi et pourquoi pas ? : À l’école du spectacle vivant

À Genève, le Théâtre Am Stram Gram lance sa saison au cœur même de son projet : mettre les enfants non plus seulement à la place de spectateurs, mais les impliquer aussi pleinement dans le processus créatif. Une volonté affirmée par son directeur Joan Mompart, qui confie à Jérôme Bel les rênes d’une expérience artistique passionnante.
25 septembre 2026
Ecouter cet article

Dans le hall du Théâtre Am Stram Gram, les cris et l’agitation des enfants qui s’apprêtent à entrer en salle résonnent jusqu’au plafond de verre qui surplombe l’accueil. L’ambiance est habituelle, elle précède toute représentation scolaire et témoigne de l’engouement dont font preuve les jeunes spectateurs quelques minutes avant le début du spectacle. Mais cette fois-ci, quelque chose de différent plane dans l’air. Accompagnées de leurs enseignants, les classes ont fait le déplacement pour assister à une pièce conçue par les enfants eux-mêmes. Dix artistes en herbe qui, du haut de leurs 8 à 14 ans, ont pris en main toute la conception du spectacle, sous le regard complice de Jérôme Bel.

Aventure collective
© Ariane Catton

“Participer, ce n’est pas seulement faire ce qu’un adulte a décidé”, nous expliquait Joan Mompart, arrivé à la tête du théâtre genevois en 2021. Qu’à cela ne tienne, non content de penser Am Stram Gram comme un lieu de démocratie qui remet au même niveau toutes les générations, il franchit un nouveau pas dans cette logique. En proposant à Jérôme Bel de superviser le projet Pourquoi et pourquoi pas ?, tout prend concrètement sens. Le chorégraphe envisage l’aventure à l’horizontale et opte, avec l’accord des jeunes artistes, pour le régime du collectif. Les décisions font l’objet de votes et se prennent à la majorité des voix. “Je voyais bien que je perdais le pouvoir, explique le chorégraphe, c’était exactement ce que j’avais voulu.”

De cette liberté absolue émergent des propositions, aussi bien formelles que thématiques. Toutes sont étudiées, certaines sont écartées, d’autres retenues et viennent s’ajouter au canevas qui tisse peu à peu la trame du spectacle à venir. Chaque participant vient avec une partie de lui qu’il met au service de la création. Un talent d’instrumentiste, de gymnaste ou un caractère naturellement affirmé vient alors alimenter la recherche. Sur scène, le patchwork s’assemble, laissant volontairement apparentes les coutures des individualités. Car c’est à travers elles que se dessine progressivement l’élan commun. Par-delà la forme, des sujets finissent alors par transparaître, parfois avec gravité, dans l’écriture.

Écrire et jouer

C’est sans doute là que Pourquoi et pourquoi pas ? frappe le plus juste. Plutôt que de mener à l’anarchie ou au non-sens, l’absence de contrainte agit comme un canalisateur. “Le théâtre, c’est la vie exagérée”, affirme l’une des jeunes comédiennes. Pas étonnant que le quotidien y fasse donc irruption, jusque dans ses questionnements les plus complexes. L’école y est poussée à l’extrême du cauchemar puis rêvée en utopie. Ici et là surviennent des réflexions approfondies autour du harcèlement, du TDAH qui touche massivement les jeunes générations ou du rapport à la mort. En réponse, d’autres passages plus légers viennent rythmer la pièce à la manière d’un cabaret protéiforme. Une heure durant, les membres de la jeune troupe présentent au plateau un concentré de leur réalité, échappant pour une fois à sa déformation par les adultes.

© Ariane Catton

Face à eux, un public des plus exigeants en cette représentation scolaire. Là non plus, pas de filtre quant à la réception. Les réactions sont nombreuses, bruyantes, violentes parfois. La scène ne protège rien ni personne. Elle exacerbe, dresse un miroir grossissant de ce qui constitue le quotidien de ces enfants, à l’école comme en dehors. Mais elle a aussi la force de tenir à distance les craintes, les hontes, les doutes. Dans l’ombre ou en pleine lumière, spectateurs et artistes apprennent peu à peu à jouer leurs rôles. Peut-être moins par convention que parce que la situation l’exige.

Questions ouvertes

Un apprentissage qui se poursuit encore au-delà de la représentation. Micros à la main, les comédiens retrouvent le bord de scène et encouragent le public à poser des questions. L’école du spectacle vivant est aussi celle de la curiosité, de l’échange et de la critique. Il n’y a pourtant ici aucune leçon à donner ou à recevoir, ou bien elles n’en prennent pas l’aspect. La parole libre est seule vectrice de ce que l’art vivant permet encore : poser des questions, quitte à les laisser ouvertes. Une démarche dont les adultes devraient sans doute prendre bonne note.

Envoyé spécial à Genève

Pourquoi et pourquoi pas ?, création collective
Théâtre Am Stram Gram – Genève
Du 18 au 27 septembre 2026
Durée 1h

Création collective cosignée par Aimé Antille, Ambre Balabeau Catton, Jérôme Bel, Naomé Gennai Deveaud, Zeliya Gennai Deveaud, Charline Monod, Brahim Mouileh, Apolline Rey, Sacha Rieben, Zélie van Leckwyck, Agnès Wicht
Accompagnement : Jérôme Bel
Facilitation : Muriel Maggos
Assistanat : Alice Delagrave
Référentes à la protection de l’enfance : Diana Da Silva, Claire-Esther Pakutu
Son : Yann Longchamp
Lumière : David Esteves, Léo Silvestrini
Régie plateau : Julien Talpain, Dominique Tavier
Régie lumière : David Esteves, Léo Silvestrini
Régie son  : Yann Longchamp

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.