L’été avait laissé entrevoir une éclaircie, ou du moins un peu de répit. Après des mois de coupes, d’alertes et de mobilisations, le dégel d’une partie des crédits avait desserré l’étau. Personne ne rêvait de lendemains radieux. Comme le redoutait l’ensemble du secteur, l’accalmie aura été brève.
Le budget 2027 assombrit déjà l’horizon. Sur franceinfo, ce dimanche, Catherine Pégard prévient que le spectacle vivant public devra composer avec « moins de crédits », distribués « au cas par cas ». Pas de rabot généralisé, promet la ministre. Difficile d’être rassuré. Dans ce contexte toujours aussi précaire, l’intersyndicale appelle à la grève le 26 septembre.
C’est dans ce paysage que Thomas Jolly, pourtant l’un des défenseurs les plus acharnés du théâtre subventionné, confie à Télérama, à l’occasion de son 4000e numéro et face à l’une de nos consœurs les plus reconnues, que la critique « ne lui sert à rien ». Il reconnaît devoir beaucoup à la presse, mais s’interroge. À quoi bon une mauvaise critique quand le spectacle est créé ? Pourquoi « dégoûter le public de venir » ou « gâcher deux heures de vie aux artistes » ?
Sur France Culture, Lucile Commeaux lui a répondu du tac au tac. Critiquer, ce n’est pas distribuer les bons et les mauvais points. C’est argumenter, confronter, contextualiser. C’est aussi donner accès à des œuvres que l’on ne pourra pas toutes voir.
Le spectacle vivant, par essence éphémère, porte en lui sa propre disparition. Une représentation n’existe que le temps où elle se donne, dans cette rencontre unique entre un plateau et une salle. Les lumières se rallument et déjà elle n’est plus. Un geste, une voix, un silence, mais aussi un rire, une tension, ce frémissement qui traverse le public appartiennent désormais au passé. De cet instant qui ne reviendra jamais, le travail critique est l’unique mémoire. Elle seule garde la trace de ce qui s’est passé sur scène autant que de ce qui s’est vécu dans la salle.
Jean-Pierre Léonardini avait intitulé l’un de ses livres Qu’ils crèvent les critiques ! La boutade prend aujourd’hui un autre goût. La critique disparaît des journaux, se précarise, manque de place, de temps et de moyens.
Tant que nous le pourrons, nous continuerons. À regarder, à raconter, à questionner. À aimer, à détester parfois, à défendre souvent. À mettre des mots sur ce qui se tente, se risque, se rate ou nous bouleverse. À garder, surtout, la mémoire de ce qui disparaît chaque soir.
*En référence au livre de Jean-Pierre Léornardini Qu’ils crevent les critiques ! paru en mars 2018 aux solitaires intempestifs