Un corps de femme gît au sol, inerte. Plus loin, un homme, regard vide, s’affaisse sur une chaise. L’image ressemble à une scène de crime. Un autre entre, c’est le nettoyeur. Il traîne l’un des corps, passe la serpillière, tente d’effacer le sang. Déjà tout se transforme en ballet. Un chiffon blanc s’anime, se rebelle, échappe aux mains de celui qui le tenait encore, il y a peu. Le réel se fissure. Le temps s’inverse et remonte avant le drame.

Avec The Missing Door, Gabriela Carrizo (Chroniques) installe un univers à la fois cinématographique et onirique. Les corps se contorsionnent, disparaissent derrière une porte qui s’ouvre sur le vide, comme happés ailleurs. Chaque geste devient étrange, troublant, oscillant entre cauchemar et féerie.
Les situations les plus banales – une femme de ménage qui époussette, une mère qui berce son nouveau-né, un couple qui se cherche ou se déchire – se transforment en visions hallucinées. Rien ne demeure stable. Comme dans un thriller, on doute de ce que l’on voit et l’on s’accroche à des fragments d’un récit insaisissable.
Un huis clos fantastique
Le second volet, The Lost Room, imaginé par Franck Chartier (Didon et Énée), brouille encore davantage les pistes. À vue, les interprètes déplacent meubles et cloisons, transformant un salon en cabine de bateau comme sur un plateau de cinéma. Les décors hyperréalistes, saturés de détails, apparaissent et disparaissent sous les yeux du public. Un couloir devient en un instant un placard rempli de corps, un lit engloutit ceux qui s’y couchent. Chaque transformation est déjà spectacle et renforce l’ambiguïté entre réalité et illusion.
Le fantastique surgit de toute part. Le vent s’engouffre et fait tout s’envoler. Des visages apparaissent furtivement derrière des hublots. La neige tombe et change un drame en tragicomédie. Les lumières claquent, les sons éclatent et nourrissent une tension permanente. Les danseurs, d’une virtuosité à couper le souffle, se tordent, rebondissent, se jettent au sol, pris de spasmes comme traversés par une force invisible. Puis la brutalité se dissipe et laisse place à des duos d’une douceur infinie, où les corps s’enlacent et se relâchent avec une grâce poignante.
L’inquiétante étrangeté

Peeping Tom (31 rue Vanderbranden) excelle dans l’art du basculement, ce moment où le familier devient inquiétant, où l’amour s’accompagne d’une menace sourde. Comme chez Pina Bausch, la danse, d’une physicalité extrême, se trouve traversée par une intensité théâtrale rare. Le rire surgit parfois comme une soupape, mais c’est la mélancolie qui domine, nourrie par une esthétique très cinématographique.
L’ensemble finit par s’étirer, accumulant répétitions et faux-semblants. Pourtant, la puissance scénique, la richesse sonore et visuelle, l’audace inventive de Gabriela Carrizo et Franck Chartier fascinent. Plus qu’un spectacle, il s’agit d’une plongée hallucinée dans les limbes. Une expérience déroutante et hypnotique à vivre pleinement !
Diptych: the Missing Door et The Lost Room de Peeping Tom
Théâtre du Rond-Point
du 10 au 14 septembre 2025
durée 1h10
Création et mise en scène de Gabriela Carrizo et Franck Chartier
Avec Konan Dayot, Fons Dhossche, Alba de Miguel, Panos Malactos, ou Akira Yoshida (en alternance), Alejandro Moya, Fanny Sage, Lucia Burguete Sierra, Eliana Stragapede, Wan-Lun Yu avec la participation de Jean-François Tracq
Collaboration artistique – Thomas Michaux
Dramaturgie sonore de Raphaëlle Latini
Composition sonore et arrangements de Raphaëlle Latini, Ismaël Colombani, Annalena Fröhlich, Louis-Clément Da Costa, Eurudike De Beul
Création lumière de Tom Visser
Création décors de Gabriela Carrizo et Justine Bougerol
Costumes de Seoljin Kim, Yichun Liu, Louis-Clément Da Costa
Création costumes de Sara van Meer, Lulu Tikvosky, Wu Bingyan (stage)
Coordination technique – Giuliana Rienzi et Pjotr Eijckenboom (création)