Dans l’ancienne chapelle des Capucins, rue Noire, la lumière du jour s’infiltre jusqu’au plateau cerné de noir. Nu, l’espace de travail laisse voir ses beaux volumes. Seule une chaise grise, posée à cour, suffit à fixer le regard, à habiter les lieux. Sur scène, Ousséni Dabaré, dit Esprit, s’échauffe, concentré, absorbé dans une suite de gestes précis qui empruntent à la boxe et aux arts martiaux. Il esquive, frappe, se décale, comme s’il répondait à une présence invisible. Le corps est déjà là, engagé, disponible, dans une tension contenue qui ne demande qu’à se déployer.
Lorsque Salia Sanou arrive, il se glisse à pas feutré, discrètement devant les gradins. Il se déchausse, traverse lentement le plateau, prend le temps de sentir l’espace, d’en éprouver les contours. Puis il s’installe à une petite table de jardin bleu gris, ouvre son ordinateur, ajuste la musique, vérifie que tous les morceaux sont bien prêts à être diffusés. Le studio s’anime progressivement. À quelques jours de la création, une classe de collégiens assiste à la répétition. Le chorégraphe s’adresse à eux avec simplicité, donne des repères, situe le travail. Mais très vite, il laisse la place au plateau. C’est là que tout se joue.
Une solitude en partage

Le danseur s’assoit sur la chaise. Le regard vague, presque absent, il s’installe dans une immobilité qui n’en est pas une. Le corps, à peine, se déplace. Alors que quelques notes de musique résonnent, une épaule cède, le dos se creuse, la tête bascule. Des images affleurent, comme des états successifs plutôt que des poses – quelque chose qui rappelle, furtivement, Le Penseur de Rodin. Puis il se lève, avance, mesure l’espace. Les trajectoires s’inscrivent en lignes claires, les bras tracent, découpent, ouvrent. Par moments, le geste se brise, se contracte, devient plus abrupt. Une frappe sur le corps, une tension soudaine, comme un rappel à l’ordre intérieur. Le mouvement avance, parfois comme en apesanteur, parfois traversé d’une urgence plus sourde.
Dans le silence du studio, une fois la scène traversée, la parole circule peu, mais elle est précise. Une indication, un mot, un regard suffisent. La reprise se fait immédiatement. Le geste est ajusté, déplacé, affiné. On perçoit la continuité d’un travail qui ne commence pas ici, mais qui se prolonge, se transforme. « Nous sommes dans une écoute constante. Quand quelque chose ne fonctionne pas, nous le ressentons immédiatement, dit Salia Sanou. Nous avons tellement travaillé ensemble qu’il y a une compréhension implicite. Même dans le silence, Esprit peut percevoir une intention. » Sur le plateau, cela se vérifie à chaque instant. Leur complicité est évidente. Elle donne à ce temps de répétition une tonalité à la fois joyeuse et tendre, sans jamais perdre de sa rigueur.
Douze ans au même endroit du geste
Le projet de Trois fois seul s’inscrit dans une relation qui s’est construite dans la durée. Les deux artistes se rencontrent à Ouagadougou, au sein de la formation initiée par Salia Sanou et son complice Seydou Boro, dans le cadre du Centre de développement chorégraphique La Termitière – un lieu fondateur où se fabriquent des trajectoires autant que des corps. Esprit passe par cette formation où le chorégraphe Burkinabé l’observe de près, plongé dans le travail, « en train de se chercher puis de s’affirmer », comme il le décrit lui-même .
Du côté du danseur, le souvenir s’ancre dans quelque chose de très concret. Avant même de pouvoir intégrer la formation, faute de moyens, il reste aux abords, observe, attend, capte ce qu’il peut. « Je restais autour, je me glissais dans les marges, j’essayais d’apprendre comme je pouvais. Pour les Burkinabés, du moins ceux qui souhaitent devenir danseur, Salia est une légende. C’est un privilège de danser et d’apprendre avec lui. » Le CDC devient déjà un lieu d’apprentissage, même à distance. L’accès se fait plus tard, à la faveur d’un appel de Salia Sanou, d’une place qui s’est libérée et d’une curiosité de l’artiste.
Sur le plateau, cette histoire affleure sans jamais être racontée frontalement. Elle se loge dans les détails, dans la manière dont le chorégraphe laisse le danseur chercher, tenter, parfois s’égarer. Le cadre est posé, mais il reste ouvert. « Dans le travail, il y a beaucoup de temps d’improvisation. C’est un espace où l’interprète peut se révéler, explique Salia Sanou. » Et d’ajouter, « ce qui m’importe, ce n’est pas la beauté du geste. C’est ce qu’il porte. Ce que le corps a besoin de dire à cet instant précis. » L’écriture se fabrique à partir de là, dans un va-et-vient constant entre ce qui surgit et ce qui se dépose.
Reprendre, transformer, déplacer

La pièce elle-même trouve ses origines dans des fragments plus anciens, issus de plusieurs créations, notamment Du désir d’horizon, Clameur des arènes ou À nos combats, où déjà apparaissaient des moments de solitude. « Ces solos étaient déjà, pour moi, très forts, très emblématiques, précise Salia Sanou. » Mais rien ici ne relève du collage. « Ces matériaux nous ont servi de point de départ, mais la pièce a évolué ailleurs. »
Ce déplacement est sensible dans le corps du danseur, qui ne rejoue pas, mais revisite, transforme, laisse apparaître d’autres états. « Au début, je pensais que ça allait être simple : reprendre des solos existants, les enchaîner. Mais ça ne fonctionnait pas, confie Esprit. » Il a fallu chercher une cohérence, accepter que le corps ait changé, que les récits se soient déplacés. « Un solo que j’ai dansé il y a huit ans, je ne peux plus le faire de la même manière aujourd’hui. »
À mesure que la répétition avance, le solo se charge de strates. Il y a la mémoire, évidente, mais aussi ce qui affleure sans se nommer, comme des expériences vécues ou des situations traversées. « Quand tu vis certaines choses, tu ne peux pas en sortir indemne. Le corps enregistre », dit-il à propos d’expériences de terrain qui nourrissent le travail. Sur le plateau, cela ressurgit, dans la narration comme dans la qualité d’un geste, dans une tension, dans une suspension.
Laisser advenir
Le travail se poursuit par cycles. Le danseur revient à la chaise, repart, traverse à nouveau le plateau, mais les gestes introspectifs, font place à d’autres empruntés au techniques de combats. Chaque reprise déplace légèrement le matériau, affine une intention, ouvre une autre possibilité. Le chorégraphe intervient peu, mais chaque parole porte. Il ne corrige pas immédiatement, laisse le temps à la proposition d’exister, de se déployer. « Parfois, j’ai une idée en tête, mais le corps en face m’emmène ailleurs. Et à ce moment-là, il faut accepter de suivre, dit-il. » L’espace devient alors un lieu d’essai, où quelque chose peut surgir sans être immédiatement fixé.
La musique de Carla Bley accompagne ce processus sans jamais l’imposer. Une matière jazz, sobre, presque en retrait, qui soutient sans enfermer. « La musique joue un rôle de fil conducteur… une matière simple, presque dépouillée, explique le chorégraphe. » Elle relie les séquences, dessine des continuités, tout en laissant au corps la possibilité de s’en détacher.
Une solitude peuplée
Au cœur de cette écriture, la solitude ne s’envisage jamais comme un isolement. Elle est traversée de présences, de souvenirs, de projections. « Nos vies sont faites de relations, de reflets. L’autre est une part de soi, rappelle Salia Sanou. » Sur le plateau, cela se traduit dans cette sensation persistante que le danseur n’est jamais complètement seul. Esprit le formule autrement, à partir du geste lui-même. « Sur scène, même quand je suis seul, je ne le suis pas complètement. Il est là, dans ce qu’il m’a transmis. » Une présence diffuse, incorporée, qui circule dans les mouvements, dans les reprises, dans les silences.
Lorsque la répétition s’achève, rien ne donne le sentiment d’un arrêt. Le travail reste ouvert, en cours, prêt à se déplacer encore. Le danseur s’assoit une dernière fois, respire, puis se relève, comme si un autre cycle pouvait déjà commencer. À quelques jours de la première, Trois fois seul se tient dans cet endroit fragile et vivant où la pièce n’est pas encore fixée, où elle continue de s’inventer, où la transmission se glisse, – au présent du plateau, dans cette écoute partagée qui, ici, devient matière.
Trois fois seul de Sania Sanou
Théâtre Francine Vasse
Le 31 mars 2026
durée 40 min
Conception et chorégraphie de Salia Sanou – CCN de Nantes
Avec Ousséni Dabaré
Musique de Carla Bley