Mos de Ioanna Paraskevopoulou © Pinelopi Gerasimou

Trajectoires 9 : Nantes en mouvement, jusqu’au bout de la nuit

Avant le bal final et familial, ce dimanche à la Barakson, Ioanna Paraskevopoulou interroge à Stéréolux, dans un duo-performance avec Georgios Kotsifakis, l’importance du son dans Mos. Une façon sensible de refermer la 9ᵉ édition de Trajectoires, festival du CCN de Nantes, entre corps, mémoires et territoires.
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Contrairement à la magnifique chanson de Barbara, il ne pleut pas sur Nantes. En fin de journée, une éclaircie fend le ciel gris-noir. Le soleil accroche les pierres du château, caresse la tour du Lieu Unique, dernier vestige de la biscuiterie LU. Un instant suspendu, lumineux, comme une respiration avant la plongée dans les salles obscures.

Du 15 janvier au 1er février, Trajectoires a irrigué Nantes, Saint-Nazaire et la métropole avec plus d’une vingtaine de propositions venues d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine, d’Europe… et du territoire. Une édition foisonnante qui, malgré les restrictions budgétaires, affirme plus que jamais la danse comme un lieu d’ouverture, de circulation et de partage, à contre-courant d’un monde qui se referme et se tend.

Corps, mémoires, frictions
Toi, moi, Tituba... de Dorothée Munyaneza © Dajana Lothert
Toi, moi, Tituba… de Dorothée Munyaneza © Dajana Lothert

Difficile de résumer la mosaïque de formes croisées cette année, tant les esthétiques et les récits se sont entremêlés. Avec Toi, moi, TitubaDorothée Munyaneza convoque les fantômes de l’Histoire. Accompagnée du musicien Khyam Allami, elle fait surgir une figure effacée, celle de l’esclave accusée de sorcellerie à Salem, pour mieux donner corps à toutes les voix tues. Le plateau devient rituel, le geste se fait archive, la voix traverse les silences comme une incantation. Un théâtre de la mémoire, habité, brûlant.

Autre tonalité, autre énergie avec On va s’aimer du duo Pauline Bigot et Steven Hervouet. Inspirée du patinage artistique, la pièce détourne les figures sportives – axels, spirales, portés – pour raconter l’amour, la fusion, la distance. Entre Roland Barthes et glissades chorégraphiques, le duo jubile, célèbre la persévérance du lien, tout en laissant affleurer ses fragilités.

Dans un registre plus intimiste, Tendre carcasse de Arthur Pérole capte l’essence d’une jeunesse à fleur de peau. Quatre interprètes livrent d’abord des fragments de vie, puis les mots s’effacent, les corps prennent le relais. Une douceur fragile s’installe, presque désarmante, qui parle de complexes, de désirs, de maladresses, sans jamais tomber dans le pathos.

La puissance collective s’incarne aussi dans Borda de Lia Rodrigues, fresque organique où les corps se frôlent, se portent, se heurtent, dessinant un territoire commun, traversé de tensions politiques et de gestes solidaires. Et avec ImminentesJann Gallois poursuit son travail sur l’urgence et l’élan vital, dans une écriture nerveuse, presque électrique.

Passation de gestes, passation de voix
Multiple-s de Salia Sanou © Laurent Philippe

Cette édition faisait aussi figure de passage de relais entre Ambra Senatore, qui vient de quitter la direction du CCN de Nantes, et son successeur Salia Sanou, arrivé à la tête de l’institution le 1ᵉʳ janvier. Comme un au revoir en douceur, la chorégraphe italienne présentait au Mixt tout juste rouvert, In commune,  sa dernière création chorale, profondément humaniste portée par des musiques classiques remixées, où les interprètes tissent et défont les liens sociaux, entre solitude contemporaine et désir d’ensemble. Une boucle qui se referme, fragile et lumineuse.

De son côté, l’artiste burkinabé a choisi de présenter son travail par le répertoire avec Multiple-s, un projet de duos imaginé au fil des années sous le signe de la rencontre, notamment avec Nancy Huston et Germaine Acogny. À Nantes, il prolonge ce principe de dialogue en partageant le plateau avec la chanteuse Ange Fandoh puis avec le musicien Babx, inventant un espace où la danse se nourrit de la voix, du texte et de la poésie. Une entrée en matière qui affirme d’emblée une direction ouverte, attentive aux croisements artistiques.

Mos, la danse du bruit

Présentée à Stéréolux, Mos plonge le public dans les coulisses du cinéma, là où l’image n’est rien sans le son. Sur scène, deux corps, une multitude d’objets, une télé minuscule et un écran géant qui surplombe le plateau.  Ioanna Paraskevopoulou et Georgios Kotsifakis, accompagnés à la platine par Vasilis Zlatanos, recréent en direct la bande-son de séquences cultes. Une poursuite à cheval, un pas de deux sous la pluie, un film d’horreur… noix de coco, paille, chaussures deviennent instruments, chaque geste produit un bruit, chaque bruit appelle une image.

Mos de Ioanna Paraskevopoulou © Pinelopi Gerasimou

Puis les images s’effacent, l’écran reste désespérément blanc, alors que les sons persistent. À chacun d’inventer son propre film intérieur, de se laisser traverser par ce paysage sonore. Dans la dernière partie, la danse prend le dessus. S’inspirant d’extraits de Mariage royal de Stanley Donen, avec Fred Astaire, diffusés sur la petite télévision cathodique, placée en arrière de la scène, les deux artistes se lancent dans un virtuose duo de claquettes. Ils dansent tantôt sur plaque dure, tantôt sur sol insonorisé, rejouent les mêmes gestes et provoquent des perceptions radicalement différentes. Mos stimule l’imagination, brouille les frontières entre voir et entendre. Si le procédé a ses limites et tourne une peu en rond, cet impromptu révèle, avec une certaine malice, la magie artisanale du bruitage.

Et dansez maintenant 

Et pour finir, le corps collectif prend le relais, celui du public invité à se lever, transpirer et rire lors du Marathon de la danse imaginé par Simon Tanguy, Julia-Maude Cloutier et Nelly Paquentin. À la Barakason, en famille, le public enfile des tenues confortables, se pare de paillettes et se laisse embarquer pour une après-midi dominicale. L’événement dépasse la simple fête pour devenir une véritable performance artistique, joyeuse et partagée, qui referme deux semaines de festivités. En contrepoint, au Frac des Pays de la Loire, la chorégraphe ukrainienne Rita Lira présentera  son solo Trap

Trajectoires s’achève comme il s’est déployé, dans le mouvement et le partage, avec cette sensation rare que, le temps d’un festival, le monde peut encore se danser ensemble.

envoyé spécial à Nantes

Festival Trajectoires
9e édtion – Nantes

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