Comment s’est imposée, dans votre parcours, cette articulation entre théâtre et art culinaire ?
Floriane Facchini : Quand je suis arrivée en France pour me former à la création en espace public, une question s’est imposée : comment entrer en relation avec des personnes très différentes, sans passer uniquement par les codes du théâtre ? J’avais besoin d’un point d’ancrage, d’une matière commune, capable de circuler d’un milieu à l’autre.
La nourriture s’est peu à peu installée comme ce terrain commun. Elle permet d’engager la parole sans filtre, de partager des récits, des souvenirs, des positions. Chacun peut y entrer avec son expérience, et c’est à partir de là que les choses se déploient, que les échanges se densifient, que des questions plus profondes émergent.

Très vite, ce qui n’était qu’un point d’entrée est devenu un territoire à part entière. Les échanges glissent vers des questions agricoles, économiques, sanitaires, politiques. L’alimentation devient une manière de lire le monde. Peu à peu, j’ai compris que ce médium me permettait à la fois de rencontrer, de relier, mais aussi de déplacer les regards, d’ouvrir des espaces de réflexion sans jamais rompre avec le sensible.
Votre travail accorde une place centrale aux sensations. Comment cette dimension s’est-elle imposée ?
Floriane Facchini : Ce déplacement vers le sensoriel est indissociable de mon parcours. Avant même de devenir un outil artistique, la cuisine est une pratique que j’ai longtemps habitée, presque une langue. J’ai ressenti assez tôt le besoin d’activer d’autres sens que ceux habituellement sollicités au théâtre. L’odorat, le toucher, le goût viennent ouvrir d’autres formes de perception, tout aussi fortes que la parole ou l’image.
Il y a aussi une fascination pour ce que j’appelle l’ingestion. Manger ne se limite pas à absorber une matière, c’est intégrer une histoire, une culture, un imaginaire. Chaque aliment porte en lui des symboles, des récits invisibles, liés à des traditions, à des croyances, à des contextes sociaux.
Cette approche est nourrie, entre autres, par l’œuvre du poète franco-chilien Alejandro Jodorowsky et notamment par ses actes psycho-magiques. Ce qui m’intéresse, c’est la possibilité de transposer cette pensée vers le collectif, vers ce que j’appelle des actes socio-magiques. C’est à dire des gestes simples – cuisiner, partager, manger – que l’on charge d’une dimension symbolique, capable d’agir sur notre manière de percevoir et d’habiter le monde.
Dans mes pièces, je souhaite activer cette dimension sans chercher l’effet spectaculaire. Il s’agit plutôt de déplacer l’expérience du spectateur vers quelque chose de plus incarné, de plus diffus, où le sensible devient un véritable espace de transformation.
Votre relation avec La Garance s’inscrit dans la durée. Qu’est-ce que ce compagnonnage a changé dans votre travail ?

Floriane Facchini : La rencontre avec Chloé Tournier s’est faite autour d’un projet, alors qu’elle était encore directrice artistique du MAIF Social Club. Très vite, quelque chose de plus profond s’est engagé, une réflexion autour du lien possible entre performance théâtrale et art culinaire. Avec son arrivée à La Garance, il ne s’agissait plus simplement d’accueillir un spectacle, mais de créer les conditions d’un travail ancré, en lien avec un territoire et ses habitants.
Au fil de nos échanges, une manière de travailler s’est installée dans la durée, faite d’allers-retours, de discussions, de déplacements. Ces dialogues nourrissent autant la réflexion que les formes elles-mêmes. J’y ai trouvé un espace où mes recherches peuvent pleinement se déployer, où les idées ne restent pas à l’état de concepts mais prennent corps dans des dispositifs concrets.
Le festival Confit ! est devenu un véritable terrain d’expérimentation. C’est un lieu où artistes, chercheurs, habitants se rencontrent, où les formes s’inventent, se transforment, évoluent au contact du réel. Ce type de cadre est précieux, parce qu’il permet de relier la pensée et la pratique sans les dissocier.
On observe aujourd’hui une montée des formes hybrides dans le spectacle vivant. Comment situez-vous votre démarche dans ce mouvement ?
Floriane Facchini : Je ne le perçois pas comme un effet de mode, mais plutôt comme un mouvement de fond, quelque chose de plus structurel. Il y a aujourd’hui une forme de crise de la sensibilité, une difficulté à sentir, à se relier, à habiter le monde autrement que par des formes très abstraites.
Dans ce contexte, la cuisine me semble être un médium particulièrement juste. Elle engage le corps, convoque les sens, réactive des mémoires. Pourtant, elle a longtemps été tenue à distance du théâtre, souvent renvoyée à la sphère domestique ou à la gastronomie, comme si elle n’avait pas sa place dans le champ artistique.
Ce qui change aujourd’hui, c’est qu’on commence à reconnaître sa puissance. Dès que la nourriture arrive sur scène, elle capte l’attention, elle déplace le regard, elle modifie les rapports entre ce qui est vu et ce qui est vécu.
Pour moi, cette force permet d’aborder autrement les enjeux contemporains. On sort d’un rapport frontal ou démonstratif. Le spectateur est invité à ressentir, à traverser une expérience, avant même de chercher à comprendre ou à analyser.
Le projet A Tavola ! prolonge cette démarche sur un territoire donné. Comment s’articule-t-il aujourd’hui ?

Floriane Facchini : A Tavola !* est né d’un refus d’interrompre un processus engagé avec Cucine. Après deux années d’enquête et de rencontres, il y avait là une matière vivante – des liens avec des agriculteurs, des habitants, des partenaires – et la sensation qu’on ne pouvait pas s’arrêter à ce stade. La question s’est posée très concrètement. Comment continuer à travailler avec tout ce qui avait émergé ?
Ce prolongement s’est construit avec La Garance et Le Citron Jaune – Centre national des arts de la rue et de l’espace public, dirigé par Pascal Servera. Ensemble, ils ont porté l’envie de poursuivre ce travail à l’échelle du territoire, en lien étroit avec les acteurs locaux. Aujourd’hui, le projet s’inscrit dans un programme de recherche plus large autour de la biodiversité, qui associe artistes, scientifiques et habitants. Il ne s’agit plus seulement de créer une forme, mais de croiser les regards, de produire une connaissance partagée, ancrée dans le réel.
J’y déploie mes dispositifs culinaires et relationnels comme des outils d’enquête et de restitution. Les « mises en bouche » ponctuent le processus, ce sont des moments ouverts où l’on partage les questions, les tensions, les découvertes en cours. Ce qui nous traverse, c’est cette question très simple en apparence, que mangerons-nous demain et comment cette nourriture sera-t-elle produite. À travers elle, on aborde la biodiversité, les paysages, la santé, nos manières de vivre. La nourriture permet de rendre tout cela tangible, de le ramener à une expérience sensible et concrète
Avec La Pastasciutta antifascista de Casa Cervi, vous abordez frontalement la dimension politique de l’alimentation. Qu’est-ce qui a déclenché cette création ?
Floriane Facchini : Après plus de dix ans de travail autour de Cucine, qui interrogeait déjà des enjeux agro-écologiques, j’ai ressenti le besoin d’aller plus loin et de formuler plus clairement ce qui traversait mon travail, à savoir que l’alimentation est profondément politique.
J’ai alors engagé une recherche autour de récits où nourriture, luttes et engagements se rencontrent. Ce chemin m’a ramenée en Italie, vers une histoire que je connaissais depuis longtemps mais que j’ai redécouverte autrement, celle de la famille Cervi.

En juillet 1943, au moment où Mussolini est renversé, ces paysans antifascistes décident d’offrir des assiettes de pâtes à tout un village. Il faut imaginer le contexte, la guerre, la pénurie, les rassemblements interdits. Ce geste, en apparence simple, devient alors un acte de dissidence extrêmement fort, mais aussi un moment de fête, de joie collective, presque de soulèvement par le partage.
Ce qui m’a frappée, c’est à la fois la simplicité et la puissance de cet acte. Offrir à manger, partager un repas, peut devenir un geste politique d’une intensité rare. C’est cette intuition qui a structuré toute la pièce, et qui m’a donné envie de travailler à partir de ce récit, de l’incarner et de le transmettre aujourd’hui.
Comment cette histoire prend-elle forme dans le spectacle ?
Floriane Facchini : La pièce se construit comme une traversée. Il y a d’abord un temps de récit où je deviens une sfoglina, ces femmes qui fabriquent les pâtes à la main. Je raconte l’histoire, mais en même temps je la fais exister par les gestes, par la fabrication, par une adresse directe au public. Puis, progressivement, on bascule vers une expérience collective. Le public est invité à sortir et à occuper l’espace. On se retrouve ensemble dans une forme de déplacement qui fait écho à ce qu’a fait la famille Cervi, et on mange ensemble ces pâtes.
La scénographie accompagne ce mouvement. La table, qui est au centre, n’est pas donnée comme un objet fixe, elle dépend des corps présents, de leur engagement, de leur capacité à tenir ensemble. Elle se construit avec les spectateurs, elle existe parce qu’ils sont là.
Ce qui m’intéresse, c’est que le spectacle ne reste pas dans le récit. Il propose une forme de réactivation, quelque chose qui se vit collectivement, ici et maintenant, à travers un geste simple qui est celui de partager un repas.
Vous parlez de « narrations culinaires ». En quoi cela structure-t-il votre écriture ?

Floriane Facchini : Dans cette création, les recettes ne sont pas des éléments secondaires, elles constituent la trame même de la pièce. L’apéritif, la préparation des pâtes, le moment du partage organisent le déroulé du spectacle et en deviennent les points d’appui.
J’envisage la recette comme une partition, quelque chose qui s’écrit, qui se transmet et qui s’interprète. Au même titre qu’un texte ou qu’une scène, elle porte une structure, un rythme, une symbolique. Chaque geste, chaque ingrédient, chaque transformation participe à la narration.
Cela déplace la manière de construire la dramaturgie. Le récit ne passe plus uniquement par la parole, mais par une succession d’actions concrètes, de sensations, de temps partagés. C’est une écriture qui s’adresse autant au corps qu’à l’imaginaire.
Qu’espérez-vous provoquer chez ceux qui assistent à vos spectacles ?
Floriane Facchini : Je ne cherche pas à transmettre un message au sens strict, mais à faire vivre une expérience. Ce qui m’intéresse, c’est ce moment où quelque chose se déplace, où le spectateur ne reste pas à distance, où il est pris dans ce qui se joue.
Le fait d’engager le corps, de solliciter les sens, d’inviter à participer modifie la qualité d’attention. Elle devient moins frontale, plus poreuse, plus ouverte. Le plaisir – celui de manger, d’être ensemble – crée une entrée possible vers des questions plus larges, sans passer uniquement par le discours.
Ce qui se joue, au fond, c’est une manière de faire communauté, même de façon provisoire. Un espace où l’on peut éprouver collectivement ce que signifie partager, s’engager, parfois résister. Le repas devient alors un lieu de pensée, et le théâtre une expérience qui continue de se déposer, bien après, quand tout est terminé.
Festival Confit !
La Garance scène nationale de Cavaillon
du 4 au 24 mai 2026
La Pastasciutta antifascista de Casa Cervi de Floriane Facchini
Du 19 au 21 mai 2026
Durée 2h30
Conception, mise en scène, jeu et sfoglina – Floriane Facchini
Dj et vidéaste – Charline Thiriet
musicien – Renaud Vincent
Dramaturgie et regard extérieur – Maria Da Silva
Conception scénographique – Barreau&Charbonnet et Manu David
Construction et régie générale de Manu David
Création lumière de Viviane Descreux
Collaboration artistique – Johanna Rocard & collaboration culinaire – Marianna Melis
*A Tavola ! est financé grâce au soutien du programme ERABLE – Raconter le vivant pour agir, opéré par le Groupement d’Intérêt Public EPAU, ainsi que de la Fondation Carasso. Le projet regroupe différents partenaires : les Parcs Naturels Régionaux des Alpilles et du Luberon, les artistes Floriane Facchini et Amélie Laval, La Garance – Scène nationale de Cavaillon, Le Citron Jaune – Centre National des Arts de la Rue et de l’espace Public (Port Saint Louis du Rhône), Origens Media Lab et l’INRAE – Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement.