Lindita est déjà morte lorsque les spectateurs prennent place. Dans le petit appartement qui sert de décor, la famille et les proches s’affairent. Les gestes s’enchaînent, mécaniques. Ils vident, plient, déplacent. Une femme est étendue sur le lit de la défunte, une autre laisse monter des sanglots profonds, un homme déplace les meubles, en déménage quelques-uns. Une forme de gravité s’installe, l’atmosphère semble pesante. La lumière, sculptée avec délicatesse par Tasos Palaioroutas, enveloppe les corps. Chaque mouvement, assez lent, s’inscrit dans une composition rigoureuse. Le théâtre reste silencieux, les tableaux tous d’une beauté sidérante se succèdent, se superposent comme dans un fondu enchaîné très cinématographique.
Les figures réunies ont quelque chose d’archétypal. Elles ne livrent rien de leur histoire. Les liens, qu’ils soient familiaux ou amicaux, restent opaques, comme suspendus. Une famille, une communauté, une constellation humaine traversée par la perte. Ce silence nourrit une sensation d’universalité, comme si cette veillée appartenait à tous.
Le surgissement du sacré

Le quotidien s’impose d’abord, dans sa banalité presque rassurante. Une télévision diffuse ses images, leur lueur glisse sur les visages. Puis la matière du réel se fissure. D’une commode entrouverte surgit le corps nu, allongé, inerte de Lindita. Il apparaît jeune, intact, irréel. La scène bascule.
Autour d’elle, les gestes se chargent d’une autre densité. Les pleurs deviennent rites. Des poignées de terre apparaissent, extraites d’un tiroir comme d’une mémoire enfouie. Le corps est recouvert, accompagné jusqu’à sa dernière demeure ou du moins jusqu’à son passage vers un ailleurs incertain. Une tension se déploie entre sacré et païen, entre cérémonie funéraire et possible renaissance. Rien n’est expliqué, tout advient dans l’image.
Corps traversé, temps instable
Le corps inerte de Lindita circule de main en main, manipulé avec une lenteur cérémonielle. Le temps semble dérèglé, pour se diffracter et changer de cap. La toilette mortuaire devient une transformation. Lavée, purifiée, la défunte est d’abord habillée d’une robe blanche immaculée, puis parée de dorures, d’une veste colorée, d’ornements. Il évoque tour à tour la noce et le folklore. Un masque vient couvrir le visage. Apparaît alors une figure recomposée, suspendue entre vierge et idole païenne.
L’espace accompagne cette mutation. Le décor domestique s’efface progressivement, les objets familiers disparaissent. Le plateau se dépouille alors et gagne en abstraction. Une présence noire surgit, faisant face à une icône monumentale de bois et d’or. Puis comme avalée, elle se fond à la place de l’œuvre. Elle reviendra plus tard sous les traits d’une figure nourricière, bras ouverts, sein offert, telle une déesse. L’image se charge alors d’une puissance archaïque autant que mythologique. La mort devient passage, bascule vers une autre forme.
Beauté sidérante, distance intacte

Chaque tableau, d’une précision presque parfaite, dégage une force singulière. Les corps s’inscrivent dans des cadres rigoureusement composés et la lenteur étire le temps jusqu’à la suspension. La beauté surgit, immédiate, écrasante.
Cette perfection formelle installe pourtant une distance. L’émotion affleure sans jamais rompre la surface. Les images fascinent, captivent, mais maintiennent une distance. Elles se donnent comme des visions à contempler plus que comme des expériences à traverser.
Une cérémonie d’images
Le silence devient matière. Il porte les corps, soutient la lenteur et amplifie chaque déplacement. Les interprètes habitent cet espace avec une intensité sensible, comme traversés par la grâce, figures de pleureuses, silhouettes âgées, présences à la fois fragiles et puissantes. L’imaginaire prend alors le relais, esquisse des histoires, invente des récits, prête des visages et des vies.
Comme transcendé par sa propre œuvre, Mario Banushi, comme dans Mami, quitte les gradins et vient habiter le plateau, reliant la scène à ce qu’il laisse entrevoir de sa propre vie et de ses souvenirs. Il entre dans le cadre, s’approche, puis s’agenouille auprès du corps immobile. Le geste crée un léger décalage, comme une tentative de briser le quatrième mur sans tout à fait y parvenir. L’intimité affleure mais quelque chose résiste. Trop formel, trop maîtrisé, le geste pourtant clairement brillant empêche l’empathie et la catharsis de fonctionner.
Goodbye Lindita déploie une suite de visions d’une beauté saisissante. Chaque image se grave avec netteté, comme un tableau en mouvement. Entre rituel funéraire et cérémonie de renaissance, la pièce trouble les repères, mais peine à dépasser sa propre beauté pour atteindre l’émotion. Pudeur ou excès de perfection ? Sans doute les deux.
Goodbye Lindita de Mario Banushi
créé le 29 mars 2023 sur la scène expérimentale du Emerging Artists — Rex Theatre — « Katina Paxinou »
durée 1h
Tournée
du 28 mars au 5 avril 2026 aux Ateliers Berthier – Odéon – Théâtre de l’Europe
Mise en scène, dramaturgie de Mario Banushi
Avec Mario Banushi, Dafni Drakopoulou, Alexandra Hasani / Megi Shuli, Akillas Karazisis, Erifyli Kitzoglou, Rita Lytou, Heleni Habia Nzanga, Eftychia Stefanou
Scénographie, costumes de Sotiris Melanos
Lumière de Tasos Palaioroutas
Dramaturge associée de Sofia Eftychiadou
Dramaturgie (National Theatre) de Aspasia-Maria Alexiou
Assistanat à la mise en scène – Afroditi Kapokaki, Theodora Patiti
Musique d’Emmanuel Rovithis