Jean Chevalier © Stéphane Lavoué

Jean Chevalier, la douceur derrière la force

À quelques jours de la création de Séisme de Duncan Macmillan mis en scène par Robin Ormond, le comédien, pensionnaire depuis 2018 de la Comédie-Française, parle du jeu, de la peur, du collectif et de ce qu'il cherche désormais dans son métier.
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Jean Chevalier est déjà installé à une table haute du lobby d’un hôtel parisien du Xe arrondissement, à deux pas du théâtre où il répète. Un thé à la main, silhouette massive d’ancien sportif, il impressionne d’abord par sa carrure. Puis le sourire, timide et chaleureux, désamorce aussitôt l’image. Derrière l’allure du bon vivant apparaît un homme discret, plus en retrait qu’il n’y paraît, attentif aux autres et animé d’un feu intérieur calme mais tenace.

La voix est grave, légèrement voilée. Plus cérébral et sensible qu’on ne l’imagine, il avance sans certitudes, cherche ses mots sans jamais forcer le trait. La conversation glisse rapidement vers cette zone rare où un acteur parle de lui sans fabriquer de personnage. Derrière le corps solide et le rire facile perce une fragilité tenue, une lucidité sur le métier, une attention constante aux autres.

Photo de répétition de Séisme de Duncan Macmillan, mise en scène de Robin Ormond © Jean-Louis Fernandez

À 32 ans, après plusieurs années à la Comédie-Française, quelque chose s’est déplacé. Il y a eu un temps où l’ambition était frontale, presque sportive. Devenir « le meilleur acteur du monde. » Aujourd’hui, l’envie est ailleurs. « J’ai surtout envie de devenir le meilleur partenaire du monde. »

Une liberté conquise

Le théâtre n’était pourtant pas une évidence. À Troyes, en Champagne-Ardenne, Jean Chevalier grandit dans une famille où les histoires circulent sans cesse. À table, le rire est une langue commune. Son grand-oncle Maurice Charton chantait comme un Tino Rossi de l’Est. Son grand-père captivait les repas avec ses récits à chute. Une manière d’occuper l’espace, de tenir une assemblée comme une scène, qui imprègne très tôt l’enfant avant même que le mot théâtre n’entre dans son vocabulaire.

Son cousin suit des cours d’art dramatique. Lui joue au football jusqu’au jour où tout s’arrête. Un soir, il assiste à un spectacle de celui qu’il considère comme un frère, voit la salle rire et comprend immédiatement ce qui l’attire. Jouer, faire rire, créer de la présence. Lui, le garçon timide, fasciné par ceux qui osent prendre l’espace qu’il n’occupait pas, « comme on faisait déjà beaucoup les idiots ensemble à table, je me suis dit qu’on allait faire du théâtre ensemble. » Le déclic est immédiat. « La timidité m’avait confisqué lexpression. Le théâtre a été une libération. »

L’appel de Paris

Quand son cousin part à Paris, Jean Chevalier suit le mouvement. Il a 18 ans, une sensation d’élan irréversible. Une petite école aux Variétés, puis le Cours Florent quand celle-ci ferme. Là, quelque chose se réveille. Non pas une assurance naturelle, mais une peur profonde de ne pas trouver sa place. Son passé de sportif ressurgit. « Il y avait tellement de monde que mon esprit de compétition s’est déplacé dans le travail. J’ai étudié comme un fou. »

Terrien, bien dans ses baskets, le jeune acteur regarde avec amusement les apprentis tragédiens en longs manteaux noirs, Rimbaud dans la poche. En total décalage, il se nourrit autant d’Al Pacino et de Mickey Rourke que de Bourvil. Il cherche un endroit où la gravité n’empêche pas le comique. Puis vient le Conservatoire, dans une trajectoire rapide, presque sans rupture. « Je n’ai jamais vraiment connu le saut dans le vide. »

Le rire comme vérité
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Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman, Mise en scène Julie Deliquet © Brigitte Enguérand Coll. Comédie-Française

Quand il évoque ses débuts, Jean Chevalier revient toujours au clown. À la rencontre décisive avec Yvo Mentens, professeur de cet art circassien à la pédagogie aussi exigeante que déstabilisante. « Ce n’était pas toujours reposant, mais la découverte du clown a été fondamentale. J’y ai trouvé une place. » 

Le clown lui apprend l’aveu, l’humiliation transformée en jeu, la peur assumée. « Yvo n’avait pas peur d’avoir peur. Se montrer, s’avouer, se sentir humilié et en faire un sourire. » Cette leçon affleure encore dans sa manière de parler, dans ce refus de se protéger derrière une posture.

Le rire reste son territoire naturel. Il évoque Michel Galabru et Robin Williams avec une tendresse immédiate. Ce qu’il admire chez eux dépasse la mécanique comique. « Les grands acteurs comiques sont capables d’une immense vérité. » Une tension entre mélancolie et drôlerie traverse encore aujourd’hui sa façon de jouer.

Le Conservatoire arrive à 21 ans. Puis, dès la troisième année, Clément Hervieu-Léger le remarque. Jean Chevalier, assis au dernier rang, espérait rester dans l’ombre. « Je suis plutôt peureux, reconnaît-il en souriant. » Le comédien, metteur en scène et depuis août 2025 administrateur du Français, voit autre chose, le fait jouer et invite dans la foulée la troupe de la Comédie-Française à venir le découvrir. « Quand Clément croit en quelqu’un, il le soutient vraiment. » L’entrée dans la troupe suit rapidement. « Je n’ai jamais vraiment connu le saut dans la nature. »

Une famille de théâtre

Dans la maison de Molière, Jean Chevalier accède enfin à ce qu’il cherchait sans parvenir à le nommer. « J’ai toujours cherché une famille, que ce soit dans le sport ou au conservatoire. C’est là, place Colette que je l’ai trouvée. » Il y découvre des compagnonnages, des amitiés durables, mais aussi des modèles. Deux noms reviennent avec une affection particulière : Hervé Pierre et Laurent Stocker, qu’il décrit immédiatement comme « de grands clowns ».

Avec le premier, il joue dans La Vie de Galilée de Bertolt Brecht mis en scène par Éric Ruf. Quatre-vingts représentations à observer un acteur attaquer trois heures de scène avec une joie intacte. « Pas de rétroviseur. Tu avances phrase après phrase, tu vis au présent, lui répète Hervé Pierre. » Une manière de penser l’émotion qui bouleverse Jean Chevalier. « Plus le temps passe, plus la ligne se réduit. On peut entrer dans l’émotion et en sortir très vite, comme les enfants dans un bac à sable. »

L’Avare de Moliere, mise en scene de Lilo Baur © Brigitte Enguérand

Du second, il parle avec une admiration lumineuse. « C’est la personne la plus drôle que je connaisse. » Ils jouent ensemble dans L’Avare de Molière sous la direction de Lilo Baur. « C’est une sorte de Charlie Chaplin moderne. Travailler avec lui est un pur plaisir. »

Cette idée du collectif s’incarne pleinement lors de Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman que met en scène Julie Deliquet. Son premier grand rôle au Français, quelques mois seulement après son arrivée. « Je n’étais pas du tout prêt à coexister avec cette exposition. » Ce qui le sauve alors, c’est le groupe. Hervé Pierre, Florence VialaElsa LepoivreRebecca Marder« Ce spectacle reposait sur une famille, sur une joie collective que Julie avait su créer. »

Observer le monde

Cette attention à l’autre nourrit aujourd’hui toute son approche du jeu. Jean Chevalier parle peu de performance mais beaucoup d’écoute. Quand il évoque Séisme, c’est d’abord par sa rencontre avec Robin Ormond. Les deux hommes se croisent à la Comédie-Française, quand ce dernier est académicien metteur en scène, partageant un humour, une passion des films et des documentaires. « J’ai trouvé un frère. On se comprend sans avoir besoin de s’expliquer. »

Le texte de Duncan Macmillan suit un couple qui s’interroge sur le désir d’enfant dans un monde traversé par les crises contemporaines. Ce qui le touche dépasse la seule question de la parentalité. « Avoir un enfant, c’est partager une part de ce qu’on porte déjà en soi. » Il parle de décoloniser une part de sa terreur pour pouvoir offrir à un enfant des leviers de douceur, de résilience, de joie, d’humour. Des mots qui disent autant sur le personnage que sur l’homme.

La langue du dramaturge britannique, peu monté en France, file à toute vitesse. Sur scène, tout repose sur le lien avec Claire de la Rüe du Can, sa partenaire, qu’il connaissait pour l’avoir croisée dans les couloirs du Français, mais sans avoir jamais joué avec elle. « Il y a des moments où je ne sais pas ce que je vais dire si je n’ai pas entendu la fin de sa phrase. Au fil des répétitions, nous avons trouvé une osmose. » Robin Ormond imagine une cage de verre où le couple sera observé comme sous microscope.

Voleur d’instants
Photo de répétition de Séisme de Duncan Macmillan, mise en scène de Robin Ormond © Jean-Louis Fernandez

Grand spectateur depuis l’enfance, collectionneur de DVD achetés d’occasion, Jean Chevalier regarde la vie comme un documentariste. « Je suis un cambrioleur, dit-il en riant. » Pour préparer Séisme, il observe les couples dans les cafés, dans la rue, vole des gestes, des silences, des regards. Pour Fils de, film tourné avec François Cluzet sous la direction de Carlos Abascal, il passait ses soirées au bar de l’Assemblée nationale à observer les attachés parlementaires. Il rêve de passer plusieurs semaines dans une boucherie pour jouer un boucher, au SAMU pour incarner un urgentiste. « J’adore la sociologie. »

Le cinéma a déplacé son rapport au jeu. « Le théâtre demande parfois d’envoyer le cœur jusqu’au poulailler. Le cinéma, lui, est un microscope. Il oblige à plus d’intériorité. » Il y a là une autre vulnérabilité, moins démonstrative, plus retenue.

Le désir de Tchekhov

Quand on lui demande quels sont les désirs qu’il rêve d’assouvir, il évoque surtout Anton Tchekhov. Il aime chez le dramaturge russe, l’honnêteté des émotions. « Ce ne sont pas des personnages sentimentaux, ce sont des êtres habités par les sentiments. » Le monde paysan, les existences ancrées dans un territoire mais traversées par des questions immenses. Qui suis-je ? Que fais-je ici ?

À mesure que la conversation avance, une évidence se dessine. Derrière l’acteur de troupe, l’amateur de cinéma et le bon vivant, Jean Chevalier cherche une autre manière d’habiter son métier. Quelque chose de moins vertical, moins tourné vers la réussite individuelle. « Depuis la trentaine, je suis plus intéressé par le fait d’être témoin quacteur »

C’est peut-être là son paradoxe. Pour devenir un meilleur comédien, Jean Chevalier apprend à s’effacer, à regarder davantage, mais aussi surtout à recevoir. « J’’aimerais être Robin Williams dans Docteur Patch un jour dans ma vie, glisse-t-il finalement. » Cette mélancolie qui nourrit la comédie, cette générosité qui déborde sans jamais appuyer.

À partir du 21 mai, il portera Séisme avec tout cela en lui : la fragilité du monde, l’amour qui hésite, la langue qui file à vive allure et ce désir nouveau, plus apaisé, de ne plus être le centre mais le socle.


Séisme de Duncan Macmillan
théâtre du Petit-Saint-Martin dans le cadre du Hors-les-murs de La Comédie-Française
du 21 mai au 5 juillet 2026

Mise en scène de Robin Ormond assisté de Sarah Cohen
Traduction de Séverine Magois
Scénographie de Balthazar Lesage
Costumes de Clément Desoutter assistée de Kali Thommes
Lumières de Manon Vergotte
Son d’Arthur Frick assisté de Chadoh Dick
Collaboration artistique – Laurent Muhleisen

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