Ellie (Marie Oppert) et Bee (Léa Lopez) sont amies depuis la maternelle. Elles ont grandi dans un coin paumé de la banlieue australienne, à deux pas de l’autoroute, loin de Sydney et de ses promesses. Leur trio, baptisé « les POUFES » – clin d’œil à leurs initiales autant que pied de nez à l’insulte – s’est fissuré. La troisième est partie.
Restées seules, Ellie et Bee tentent de combler le manque par tous les moyens : soirées pyjama pimentées de défis absurdes, alcool, garçons, drogues. Une agitation fébrile, souvent vaine, pour conjurer l’ennui, pour faire vibrer quelque chose dans le vide, n’importe quoi qui leur donne l’illusion d’être en vie.
Hurler pour exister

D’abord, il y a le vacarme. Les cris stridents, l’excitation d’être ensemble, l’énergie brute de l’adolescence dans ce qu’elle a de plus excessif, de plus puéril aussi. La surenchère comme seul langage, afin d’exister aux yeux des autres, se sentir vivantes. Mais très vite, une fêlure affleure. L’une a perdu son père. L’autre grandit dans l’indifférence parentale. Et puis arrive Freya (Mélissa Polonie). Elle vient d’ailleurs. Sa peau plus mate la désigne comme étrangère, encore plus marginale que les deux autres.
S’emparant d’une version resserrée de Truck Stop, inspirée d’un fait divers survenu dans une banlieue précarisée de Sydney, Séphora Pondi creuse les émois et les stigmates de l’adolescence. Elle s’enfonce dans la tête et le corps de trois collégiennes happées par la logique du groupe, confrontées à la métamorphose brutale du corps qui bascule vers l’âge adulte. Sous l’impulsion d’une leader aussi magnétique que dangereuse, les jeux dérapent, les limites cèdent. La pièce avance par va-et-vient entre l’avant et l’après, entre la légèreté affichée et le temps suspendu du drame. Elle expose les doutes étouffés, la manipulation sourde, la puissance d’entraînement du collectif, jusqu’au point de non-retour.
Corps en mutation, corps coupables
La comédienne prolonge sur le plateau une réflexion déjà à l’œuvre dans son roman Avale, sur le regard des autres et la construction de soi. Elle confie le rôle de Freya à Mélissa Polonie, nouvelle pensionnaire de la Comédie-Française, dont la présence calme et dense fait contrepoint à Bee et Ellie. Marie Oppert et Léa Lopez incarnent ces deux amies avec une précision troublante, mêlant ingénuité et cruauté, regard enfantin et pulsions déjà troubles. Elles donnent chair à cette zone grise où le corps en ébullition devient difficile à contenir.
Autour d’elles, Sara Valeri apporte aux figures féminines adultes une gravité teintée d’impuissance, tandis que Charlie Fabert campe les silhouettes masculines – adolescents en rut ou routiers aux désirs lourds – menaces triviales qui encerclent et contaminent leur monde.
Quand le réel se fissure

La mise en scène traverse les états adolescents, leurs désirs refoulés, ce besoin brûlant d’être reconnu, aimé, regardé. Peu à peu, les codes du fantastique et du quasi horrifique s’infiltrent. Des bruissements d’insectes, des sons rampants, des crépitements organiques parasitent les échanges. Une présence sourde s’installe, attisant peurs, angoisses et culpabilité. Le corps devient alors le lieu de l’effroi où s’insinue la peur de la maladie, de la transformation, de la trace laissée par l’acte irréparable. Les jeunes filles se retrouvent face à leurs responsabilités dans une tragédie dont elles sont à la fois victimes et coupables.
Si la mise en scène met un peu de temps à trouver son rythme, les débuts, très stridents, brouillent parfois l’écoute. L’ensemble gagne toutefois progressivement en densité.Les personnages s’épaississent, les lignes de tension se resserrent, le drame prend corps. Le réalisme se fissure par instants, laissant affleurer un monde plus abstrait, où l’imaginaire des insectes se mêle à la déroute intérieure, ouvrant une réflexion plastique forte sur la métamorphose.
Pour sa première mise en scène, Séphora Pondi réussit son pari. Si le trait reste parfois fébrile et un peu appuyé, Bestioles saisit avec acuité l’incandescence et le malaise de ces êtres qui veulent être pris pour des adultes alors qu’ils ne sont encore des enfants. Des corps en devenir, prêts à se brûler les ailes pour avoir cru, un instant, qu’ils pouvaient s’extraire de leur condition et de leur milieu.
Bestioles d’après Truck Stop de Lachlan Philpott
Studio-Théâtre – Comédie-Française
du 22 janvier et 1er mars 2026
Durée 1h30
Mise en scène de Séphora Pondi assistée de Sarah Cohen.
Avec Marie Oppert, Léa Lopez, Charlie Fabert, Mélissa Polonie et Sara Valeri.
Traduction de Gisèle Joly
Scénographie de Nina Coulais assistée d’Audrey Caume.
Costumes de Gwladys Duthil
Lumières de Léa Maris.
Musiques originales et son de Matéo Esnault assisté de Chadoh Dick.