Le plateau est nu, ou presque. De grands pans de murs encadrent l’espace, tapissés d’une vieille toile défraîchie qui dit le temps qui passe. Un décor qui enferme autant qu’il protège, un cocon familial devenu carcan. Et tout bouge. Les serviteurs installent des néons, traversent la scène, disparaissent. Les comédiennes arrivent en vêtements d’aujourd’hui, comme si la représentation n’avait pas commencé. On se croirait en coulisses. Elles échangent quelques mots, pianotent sur leurs téléphones, prennent leurs marques.

Puis des cintres, tombent trois énormes sacs remplis de perruques, de costumes et même du texte de la pièce. Comme si le spectacle n’était pas encore prêt. Comme si nous assistons au tout début des répétitions, au moment où les actrices découvrent ce Molière qu’elles jugent déjà poussiéreux, paternaliste, presque risible. Pourquoi, en effet, quitter le beau nom de fille pour se livrer à l’autorité d’un mari ?
Le beau nom de fille
Nous sommes au cœur du XVIIe siècle. La femme n’a pas de statut. Elle passe de l’autorité du père à celle du mari. Armande (Jennifer Decker), la savante, refuse l’hyménée et préfère la philosophie dans le giron de sa mère. Henriette (Edith Proust), au contraire, plus fleur bleue et ancrée dans le réel, choisit l’amour et les bras de Clytandre (Gaël Kamilindi). C’est dans ce frottement entre les deux sœurs que la mise en scène d’Emma Dante déploie sa puissance burlesque et sa cruauté tragi-comique.
Mais chez Molière, rien n’est jamais aussi simple. Une qualité n’est jamais loin de son défaut qui surgit en embuscade, et inversement. Henriette semble incarner la tradition – la douceur promise de la femme au foyer – quand Armande se drape dans une émancipation par le savoir. Pourtant, tout vacille. La première n’est pas moins aliénée que la seconde est tyrannique. Et c’est précisément cette zone grise qui fait tout le sel de la pièce. Emma Dante l’a bien compris. Elle s’engouffre avec jubilation dans ses interstices, les creuse, les exagère, jusqu’à faire voler en éclats combats et concepts.
Femmes en bataille
Sous les minauderies d’Armande, une violence sourde. Elle ne veut pas de l’amour charnel de Clytandre, mais refuse qu’il aime quelqu’un d’autre, surtout sa sœur. Le bonheur d’Henriette devient pour elle une offense. Emma Dante révèle cette jalousie avec une précision redoutable. À l’ombre du savoir, c’est l’orgueil qui règne.

Dans cette maison où les femmes ont décidé d’en finir avec l’ignorance, chacune brandit la langue et la pensée comme des armes. Philaminte, campée par Elsa Lepoivre, mène son monde tambour battant dans une robe à paniers délirante. Martine (Charlotte Van Bervesselès), la servante, en fait les frais. Bélise, sous les traits d’Aymeline Alix, traverse la pièce comme une tornade folle, déjantée. Elle comprend tout de travers, déclenche l’hilarité et dynamite les scènes. Face à elles, les deux filles offrent un contraste savoureux. Henriette, rose bonbon, franche, terrienne ; Armande, plus raide, plus complexe, habitée par ses contradictions. Edith Proust et Jennifer Decker s’emparent des alexandrins avec une énergie qui fait mouche.
Hommes en question
Les hommes, eux, semblent tout droit sortis d’un musée du patriarcat. Emma Dante les pousse dans leurs retranchements. Ils ne sont plus seulement les figures figées d’un virilisme d’un autre âge, mais plutôt des pantins qui doutent, vacillent et s’interrogent eux-mêmes sur ce que signifie être des hommes. Laurent Stocker campe un Chrysale dépassé, mari soumis, irrésistiblement lâche. Éric Génovèse incarne un Ariste tout en bonhomie.
Et puis il y a Clytandre, interprété par Gaël Kamilindi. Pantin instable, il trébuche, cherche à s’agripper à un reste de masculinité avant de retrouver tant bien que mal sa superbe. Dans son affrontement avec Trissotin, ce n’est pas seulement une rivalité amoureuse qui se joue, mais une bataille d’ego et de modèles masculins. Stéphane Varupenne fait de ce fat, un rival qui frôle avec le ridicule sans jamais y sombrer totalement, aussi grotesque que mielleux, aussi agaçant que pédant.
Le rire et le gouffre

Chez Emma Dante, pas de leçon ni de mise à jour forcée. Elle laisse Molière résonner par lui-même. Elle sculpte ses personnages dans un théâtre d’excès, d’outrance et de dérision. Tout se fait à vue : les changements de décor, les transitions, les respirations. Entre chaque acte, elle insère des intermèdes chantés et dansés, portés par une bande-son pop savoureuse française, italienne ou internationale. Le public se laisse emporter. On rit, on danse presque.
Et pourtant, dans le chaos qu’elle organise, la palermitaine ne perd jamais de vue les combats qui traversent la pièce. Derrière les rires, les grimaces et la bouffonnerie, le genre humain reste en proie à ses tourments. Depuis la nuit des temps, la contrainte demeure le plus puissant levier de coercition. Elle transforme n’importe quel paradis – même artificiel – en enfer. C’est cette tension, entre éclat de rire et vertige tragique, qui donne à sa mise en scène toute sa force.
Les chausses-trappes propres autant que figurées sont légion, les rires fusent, les couleurs explosent, la beauté n’est jamais loin du potache, la violence des faux semblants aimables. Pour sa toute première mise en scène d’un classique, Emma Dante brûle brillamment les planches. Délectable et revigorant !
Les Femmes savantes de Molière
La Comédie-Française hors les murs – Théâtre du Rond-Point
Du 14 janvier au 1er mars 2025
durée 2h environ
Le spectacle sera diffusé en direct au cinéma le 1er mars 2026à 15h grâce au dispositif Pathé live
Mise en scène d’Emma Dante
Avec la troupe de la Comédie-Française : Éric Génovèse, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Stéphane Varupenne, Jennifer Decker, Gaël Kamilindi, Sefa Yeboah, Edith Proust, Aymeline Alix, Charlotte Van Bervesselès,
et Diego Andres, Hippolyte Orillard, Alessandro Sanna, Sabino Civilleri
Scénographie et costumes Vanessa Sannino
Lumières Cristian Zucaro
Collaboration artistique Rémi Boissy
Assistanat à la scénographie Ninon Le Chevalier
Assistanat aux costumes Marion Duvinage