Einat Weizman © Ilan Besor

Einat Weizman : « Quand le bâtiment disparaît, l’acteur devient le théâtre »

Présentée les 2 et 3 juin au Théâtre 14 dans le cadre de la deuxième édition de Paris Globe, The Last Play in Gaza reconstitue la dernière pièce jouée dans un théâtre gazaoui avant sa destruction. Depuis, la comédienne et metteuse en scène israélienne tente de faire survivre, par le plateau, une mémoire menacée d'effacement. Rencontre.
Ecouter cet article
Comment le théâtre est-il entré dans votre vie et qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir metteuse en scène ?

Einat Weizman : Ma carrière a commencé comme actrice de cinéma et de télévision en Israël, et cela marchait très bien. Mais après les tournages, je partais en Cisjordanie rejoindre des manifestations palestiniennes contre le mur de séparation. Pendant que les gens me regardaient à la télévision, j’étais sous les gaz lacrymogènes dans les territoires occupés. Ces deux lignes ont coexisté pendant des années, celle de l’actrice aimée du public et celle de l’activiste.

The last play in gaza d'Einat Weizman © David Kaplan
© David Kaplan

En 2014, pendant l’attaque israélienne sur Gaza, quelqu’un a partagé sur Facebook une photo de moi portant un tee-shirt frappé d’un drapeau palestinien. Les deux lignes se sont rencontrées, violemment. Des milliers de messages de haine, de mort et de viol. L’affection s’est transformée en haine du jour au lendemain. Il m’a été impossible de continuer en tant qu’actrice. J’ai donc pris la décision de changer de voie en devenant metteuse en scène et autrice. Ma motivation était double, artistique d’abord, avec la nécessité de trouver un langage théâtral, et politique ensuite, avec l’urgence d’utiliser le plateau pour exposer ce qu’Israël préfèrerait garder caché. Le théâtre est devenu le seul endroit où mes deux vies pouvaient enfin coexister.

Comment ce parcours a-t-il façonné votre vision politique du théâtre ?

Einat Weizman : Je travaille dans une tradition très brechtienne, où la scène est un lieu qui enseigne, qui rend visible, qui refuse de laisser le spectateur passif. Si le colonialisme consiste à créer des frontières, physiques, narratives, humaines, alors l’art doit être l’espace où ces frontières peuvent être traversées. Pas symboliquement. Réellement.

Tous mes projets naissent avec des communautés, non pas en faisant des recherches sur elles, mais en travaillant avec elles. Je ne peux pas écrire sur quelqu’un, je peux seulement écrire avec quelqu’un.  Et ce qui se passe au cours de ce processus, c’est quelque chose que la politique parvient rarement à accomplir : nous devenons amis. De véritables amitiés, au-delà des frontières que l’État prétend infranchissables. Ces relations ne s’arrêtent pas lorsque le spectacle prend fin. Elles se poursuivent, grandissent et deviennent, en elles-mêmes, des lieux de résistance.

Comment crée-t-on aujourd’hui autour de Gaza ?

Einat Weizman : Après le 7 octobre, la société israélienne s’est effondrée. L’espace pour la dissidence s’est presque totalement brisé. Les Palestiniens citoyens d’Israël ont été les premiers touchés, avec des arrestations, des licenciements, des mises à l’écart, puis ce fut le tour des dissidents israéliens, traités comme des traîtres. Une culture de la honte et du silence s’est imposée comme la norme. C’est une chose de vivre dans une société qui devient collectivement folle. C’en est une autre de vivre à une heure et demie d’un génocide.

Tout ce que je voulais, c’était aller à Gaza, apporter des médicaments, sortir des enfants des décombres, tenir des orphelins dans mes bras. Faire quelque chose de réellement utile. Mais je ne pouvais pas. La seule chose que je pouvais faire, c’était une pièce, en sachant que ce ne serait pas suffisant mais en le faisant quand même.

Nous répétions une pièce sur la destruction d’un théâtre à Gaza dans un centre culturel de Tel-Aviv. Pendant les pauses, certaines personnes autour de nous revenaient de leur service militaire et soutenaient ouvertement ce qui se passait là-bas. Et à une heure et demie de là, tout était en ruines. Je n’ai toujours pas de mots pour décrire ce que l’on ressentait.

Que signifie continuer à faire du théâtre dans ce contexte ?`
The last play in gaza d'Einat Weizman © David Kaplan
© David Kaplan

Einat Weizman : Ce contexte n’est pas propre à Israël. Monter une pièce sur l’effacement culturel à Gaza est un acte de courage ici et en France aussi. Les voix pro-palestiniennes se heurtent à une forte résistance, où l’on cherche à les étiqueter comme antisémites. Je sais que l’antisémitisme existe et doit être pris au sérieux. Mais il faut maintenir une distinction claire entre la haine des Juifs et l’opposition au sionisme. Quand cette distinction s’efface, elle ne défend plus les Juifs, elle sert à réduire au silence.

La plupart des festivals évitent le travail politique. Le fait que le Paris Globe Festival nous ait invités est en lui-même un refus de cette peur. En jouant cette pièce, nous créons une preuve vivante que le théâtre palestinien existait à Gaza, que ces gens étaient des artistes et pas seulement des victimes, que la culture était vivante et qu’elle est délibérément en train d’être tuée.

Comment est née The Last Play in Gaza ?

Einat Weizman : Moins d’un an après le début du génocide, je suis tombée sur une rencontre Zoom organisée par un théâtre londonien. Deux acteurs gazaouis prenaient la parole, Hossam Al-Madhoun et Jamal AlRuzzi. J’ai été profondément touchée par Hossam et je lui ai écrit. Nous avons commencé à échanger. Je voulais comprendre ce que représentait le théâtre à Gaza, comment ils travaillaient, ce qu’ils cherchaient à construire. Je lui ai demandé les archives de leur dernière représentation. Mon arabe est limité, mais j’ai suivi la captation avec le texte hébreu des Émigrants de S. Mrożek dans les mains. J’ai ensuite lu les textes que Hossam a écrits dans les six mois précédant sa fuite. Et peu à peu, quelque chose a commencé à prendre forme.

Pourquoi était-il important de continuer ce spectacle malgré la guerre ?

Einat Weizman : J’étais dans mon salon à Tel-Aviv en train de regarder cette dernière représentation, de voir la vie qu’ils avaient construite. Puis les bombes sont arrivées, le théâtre détruit, les acteurs déplacés ou tués. Cette représentation est devenue une sorte de fantôme. J’ai réuni notre équipe, trouvé un petit budget, juste assez pour une demi-heure de spectacle, presque comme une action de guérilla.

Notre point de départ a été que la lutte ne porte pas seulement sur la terre, mais aussi sur la mémoire, l’identité et la culture. La pièce est née pendant le génocide, quand le monde n’avait pas encore détourné le regard. Nous l’avons achevée après le soi-disant cessez-le-feu, précisément au moment où l’oubli commençait. Et cela fait d’ailleurs partie du sens de la pièce.

Pourquoi avoir recréé exactement la mise en scène originale, comme une manière de résister à l’effacement de la culture palestinienne ?

Einat Weizman : Il n’y a plus de théâtres à Gaza, plus d’institutions culturelles, plus de scènes. Tout a été bombardé, effacé physiquement. Et pourtant, le corps d’un acteur porte ce que les bâtiments ne peuvent pas porter. Quand Shahir et Rami apprennent des gestes précis, les déplacements, la manière dont leurs homologues gazaouis habitaient le plateau, ils accomplissent quelque chose qu’aucune archive ne peut faire. Ils disent que cela a existé, que c’était réel. The Last Play in Gaza est une preuve que le théâtre existait à Gaza, vivant et profondément humain, et qu’il ne sera pas totalement détruit tant qu’il y aura des corps pour le porter.

Que racontent aujourd’hui Les Émigrants de Mrożek dans ce contexte ?
The last play in gaza d'Einat Weizman © David Kaplan
© David Kaplan

Einat Weizman : Le choix de Mrożek était celui de Hossam et Jamal, qui l’avaient créé au Théâtre pour Tous afin de parler aux jeunes de Gaza du prix de l’exil. Partir est aussi une prison. Ils voulaient les convaincre de rester. Et aujourd’hui, ils sont eux-mêmes réfugiés en Égypte, incapables de rentrer. Des acteurs qui montaient une pièce sur l’impossibilité de l’exil vivent désormais à l’intérieur même de cette impossibilité. Les Émigrants demandaient quel est le coût du départ. Aujourd’hui, la question devient plus violente encore. Que signifie partir quand on n’a plus le choix ?

Comment avez-vous intégré les témoignages de Hossam Al-Madhoun dans le spectacle ?

Einat Weizman : Sans eux, la pièce n’existerait pas. Shahir et Rami peinaient à entrer dans cette reconstruction, non pour des raisons techniques car ils connaissaient le texte et les mouvements, mais parce qu’il y avait un fossé entre leur expérience en tant que Palestiniens citoyens d’Israël et ce qui s’est passé à Gaza. La seule manière de le traverser était de passer d’abord par les témoignages de Hossam, de rester avec ce qu’il a vu et ce qu’il a perdu. Peu à peu la reconstruction est devenue possible, partagée, portée à l’intérieur du corps. À la fin, ils ne jouent plus les Émigrants. Ils l’habitent.

Comment mettre en scène l’indicible ? Le théâtre peut-il encore montrer ce que les images ne montrent plus ?

Einat Weizman : Gaza est le premier génocide documenté par ses propres victimes. Depuis deux ans et demi, nous regardons tous sur nos téléphones des enfants affamés, des corps sortis des décombres, des tentes en feu. Cette documentation a constitué le fondement des preuves devant la Cour internationale de justice. Mais le théâtre ne cherche pas à rivaliser avec cela, il tente de préserver l’esprit, la culture, la mémoire d’une tradition théâtrale à Gaza. Un génocide n’est jamais seulement physique. Il est toujours aussi culturel : on détruit les gens et avec eux la langue, l’imagination, la continuité. L’effacement de la culture fait partie du projet.

Que reste-t-il d’un spectacle quand le théâtre qui l’abritait a disparu ?

Einat Weizman : Quand le bâtiment disparaît, l’institution se déplace dans le corps. L’acteur devient le théâtre. On ne peut pas bombarder ce qu’un corps connaît. Mais une représentation vit aussi dans la mémoire de ceux qui l’ont vue. Le public est l’archive. Et à Gaza, ce public a été tué, déplacé, dispersé. C’est pourquoi cette pièce ne peut pas être seulement une reconstruction, elle doit parler de la perte, du vide qui ne peut pas être comblé. Shahir et Rami peuvent porter les mouvements et les gestes, mais pas le public d’origine. Cette absence est présente sur scène.

Que change le fait de travailler avec des acteurs palestiniens vivant en Israël ?
The last play in gaza d'Einat Weizman © David Kaplan
© David Kaplan

Einat Weizman : À l’extérieur d’Israël, peu de gens connaissent réellement la situation des Palestiniens de 1948 : des personnes qui possèdent la citoyenneté israélienne mais vivent dans un État construit sur l’effacement de leur identité. Après le 7 octobre, deux millions de personnes sont devenues suspectes du jour au lendemain. Être acteur palestinien en Israël est un piège. Les rôles disponibles se limitent au terroriste, au « bon Arabe », à la figure exotique. Si vous voulez travailler, vous servez le récit sioniste ou vous ne travaillez pas. Quand ils montent sur scène, les acteurs avec lesquels je travaille portent tout cela, leur identité palestinienne, leur citoyenneté israélienne, la contradiction entre les deux, et le fil qui les relie à Gaza.

Pourquoi le spectacle vivant reste-t-il nécessaire ?

Einat Weizman : Nous vivons au milieu d’un flux incessant de contenus. Images, vidéos, témoignages : tout nous parvient à travers un écran, et tout peut être mis en pause ou ignoré d’un simple glissement du doigt. Quand vous êtes assis dans une salle, le temps appartient au spectacle, pas à vous. Vous ne pouvez pas fermer l’onglet. Une communauté existe, le temps d’un instant, dans le noir.

Que souhaitez-vous que le public retienne de ce spectacle ?

Einat Weizman : Je ne veux pas que les spectateurs ressortent en se sentant bien. Je veux qu’il reste quelque chose d’irrésolu en eux. Mais je veux aussi qu’ils repartent avec une connaissance concrète : qu’il existait une tradition théâtrale à Gaza, des acteurs, des répétitions, des débats. Parce qu’on ne peut pas résister à un effacement que l’on n’a pas vu. Témoigner n’est pas passif, cela vous place dans une chaîne. Le savoir crée une responsabilité. Une salle pleine de gens qui refusent de détourner le regard, c’est là que tout commence.


The last play in Gaza d’Einat Weizman
Théâtre 14 dans le cadre du Festival Paris Globe

du 2 au 3 juin 2026
durée 1h

Mise en scène d’Einat Weizman
Shahir Kabha and Rami Salman
Dramaturgie Alexandra Aron
Texte Al Madhoun, Einat Weizman, S. Mrozek, Shahir Kabaha, Rami Salman
Vidéo Olga Golzer
Lumières Muhammed Shaheen
Musique et son design Raymond Haddad

Bande-Annonce de The Last play in Gaza d’Einat Weizman

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.