Comment s’est passée votre rencontre avec la danse ?
Laurent Pichaud : J’ai rencontré la danse contemporaine tard. J’étais au lycée, puis j’ai fait des études en histoire de l’art, en continuant à danser. Il y a un même mouvement, à ce moment-là, entre un intérêt pour les arts et la découverte de ma capacité à m’exprimer à travers la danse. J’ai été formé par Nicole Canonge, une enseignante chorégraphe à Nîmes, pour qui la pédagogie passait par la création. Être danseur ou chorégraphe, c’était un peu la même chose : « je m’exprime/je crée ». Je pense que ça a forgé ma manière de penser la danse jusqu’à aujourd’hui. Et dans mes études en histoire de l’art, j’ai découvert ce qu’on appelle le land art, qui m’a énormément marqué. C’est ce qui fait aussi, je pense, que je travaille principalement in situ depuis une vingtaine d’années.
Qu’est-ce qui vous a attiré hors des salles ?

Laurent Pichaud : J’ai répondu à une proposition en extérieur d’un chorégraphe, Christian Trouillas, en 2001. J’ai voulu faire une pièce qui témoignerait du land art. Ce premier solo a été déclencheur, il a fait bouger tellement de choses dans les processus de création. Comment on est regardé, qu’est-ce que l’on regarde, est-ce la danse qui est regardée ou est-ce qu’elle fait regarder ? Cela m’a posé énormément de questions, je me suis dit qu’il fallait continuer. Et de fait, je suis encore sur ces questions-là.
En quoi l’in situ a modifié votre processus d’écriture ?
Laurent Pichaud : C’est très personnel, mais je trouve que quand on est dans un théâtre, on est faussement proche du spectateur, on en est en réalité très séparé. Sur scène, on est éclairé, même aveuglé, le public est plongé dans une salle noire, donc il y a une fausse proximité. Dans l’in situ, tout est un peu plus harmonisé, chacun a une place équivalente. Que l’on soit danseur ou spectateur, les corps ont plein de choses à sentir, à percevoir, à exprimer. C’est ce qui m’intéresse. Le lieu est un tiers qui ne nous sépare pas et qui fait qu’on est tous humains vis-à-vis de questions d’environnement, d’écologie, de comment on habite un espace… D’une certaine manière, ces questions sont presque plus sociétales qu’artistiques, ce qui a modifié mes pratiques, mes manières de créer des formats spectaculaires.
Au début, je reproduisais plus ou moins le code du théâtre en extérieur. Il y avait des danseurs et en face, des spectateurs. La frontalité n’est pas toujours nécessaire dehors, la déambulation et la grande distance sont permises. Au fur et à mesure, les danseurs n’ont plus été le seul centre de mon attention. Les corps de spectateurs, de randonneurs, de visiteurs étaient aussi à considérer. Le fait même de ressentir des choses et de marcher ou d’être stimulé à faire certaines propositions, c’était aussi ça qui devenait la danse. Cela a fait exploser beaucoup de choses : c’est quoi un danseur, la danse, être public ? C’est tout ça qui me tient encore au corps et à l’imaginaire grâce à l’in situ.
Des questions auxquelles s’ajoute une notion d’éphémère, avec une réécriture nécessaire à chaque nouveau lieu…

Laurent Pichaud : Exactement, c’est accepter que les mouvements et les interprétations changent, que nos maturités évoluent. Cela désacralise le côté événementiel du spectacle, en l’inscrivant parfois dans des temporalités plus quotidiennes ou poétiquement décalées. On est plus proche de sa vie de tous les jours que d’un temps spectaculaire au sens social du terme. On est tous de passage dans ce monde, c’est à la fois poétique et politique pour moi. C’est pour ça qu’il y a une écologie profonde de mes projets, même si on n’employait pas ce terme à l’époque.
On ne va pas recréer un théâtre dans un espace qui n’est pas équipé pour. J’ai toujours refusé la technique théâtrale. On ne tire pas des câbles, on ne met pas de lumière ou de son pour embêter l’environnement. Même si on est en train de placer quelque chose d’artistique, c’est une manière assez discrète de s’inscrire dans des lieux qui continuent leur vie, sans les coloniser par un spectacle. C’est un bel enjeu pour moi, j’aime beaucoup y réfléchir.
À l’image du Festival La Maison Danse Uzès, de plus en plus de structures programment des pièces in situ ou hors les murs. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?
Laurent Pichaud : J’ai commencé en 2001. En 2010, j’ai été éjecté des subventions à cause de cette démarche-là, parce que l’institution ne voulait pas soutenir ce type de projets. Je me suis réinventé autrement. La notion de compagnie n’était plus valable, je suis redevenu plus singulier. Mais à partir de 2018, il y a eu un renouveau de direction dans les lieux. La hiérarchie des disciplines a commencé à se défaire, et le Covid a énormément bousculé les choses. D’un seul coup, j’ai reçu de nombreux coups de fil, parce qu’il n’y avait pas de problème de jauge ou de distance sociale.
C’est une réalité, comme les questions écologiques qui ont attiré les programmateurs et des jeunes artistes qui évoluent aussi vers ce type de démarches. Et puis il y a la crise économique, le fait que ces jeunes artistes n’ont plus accès à l’intermittence, donc n’ont plus accès à des théâtres ou à des studios de danse. Ils investissent des lieux publics ou des lieux naturels, il y a un mouvement là-dessus.
Malheureusement, dans ce grand élan, il y a une confusion entre danser dehors et danser in situ. Un projet in situ est pensé par, pour, grâce, avec un lieu. C’est par ce lieu-là que l’on inventera une manière d’être, une interprétation, un corps sensible ou une danse en particulier. Je peux faire de l’in situ en intérieur, par exemple, même dans un théâtre. Si je vois aujourd’hui des choses qui ne m’intéressent pas, c’est souvent parce qu’il n’y a pas d’interaction avec le lieu. Cela est un peu vain, on ne fait que déplacer une même danse de lieu en lieu.
C’est normal aussi que des jeunes se lancent « dehors » intuitivement, ça a été mon propre cheminement. On reproduit ce avec quoi on a été formé, c’est tout à fait logique. Mais il me semble qu’il est temps d’insister sur cette différence-là, pour aider à faire des bascules plus intéressantes dans certaines démarches et arrêter de reproduire « dehors » ce que l’on fait « dedans » en pensant que le lieu est un simple décor.
Vous investirez l’école Jean Macé avec la création de La Cour des Anges dans le cadre du Festival La Maison Danse Uzès. En quoi consiste ce spectacle ?

Laurent Pichaud : C’est un projet né de mon compagnonnage avec les carnets Bagouet, constitués par d’anciens interprètes de Dominique Bagouet pour porter son répertoire. Jusqu’à maintenant, aucun chorégraphe extérieur à l’association n’avait fait la proposition de reconsidérer une pièce. Je le leur ai proposé, mais à deux conditions : que ce soit avec les interprètes d’origine, et dans une version qui respecte mon propre processus artistique, qui est l’in situ. Tout a été très vite, spontané, intuitif.
Je me rappelais avoir vu des images d’une pièce qui s’appelle Le saut de l’ange, créée en 1987, une collaboration entre Bagouet et le plasticien Christian Boltanski. J’avais vu par ailleurs une vidéo réalisée avec Charles Picq, avec des éléments de cette pièce, mais de nuit dans une friche industrielle à Marseille. Je me suis dit que ce matériau était assez intéressant, il avait déjà été manipulé par le chorégraphe lui-même, qui l’a placé en extérieur.
C’est une pièce très figurative, contrairement à ses pièces précédentes, qui étaient encore très abstraites. Celle-ci bascule dans un univers plus théâtral. C’est un matériau dont je me sentais plus proche. Ma vision de cette pièce est liée beaucoup à l’enfance, il y a des déguisements, j’ai pensé à des cours d’écoles. Cela m’intéressait de chorégraphier la danse de quelqu’un d’autre et de l’adapter à un site vraiment spécifique. C’est aussi la première fois que les seuls interprètes d’origine d’une même pièce se retrouvent sur scène, au lieu de la transmettre à d’autres danseurs.
Qu’est-ce que la présence de ces interprètes historiques implique dans le travail de réécriture ?
Laurent Pichaud : Il faut déjà adapter la pièce aux corps actuels. Il y a certaines choses que les interprètes ne peuvent ou ne veulent plus faire, des séquences qui ne les intéressaient plus. On a revu la pièce ensemble pour comprendre ce qui était encore faisable. Et il y a aussi le fait qu’ils étaient dix à l’époque, ils ne sont plus que sept. Trois sont décédés, je ne voulais pas les remplacer. J’ai proposé de rendre apparente cette absence.
Il fallait aussi remodeler l’ordre des séquences pour retrouver une dramaturgie qui respecte la pièce originelle, faite de séquences superposées les unes aux autres. Des séquences ont donc disparu, d’autres ont dû glisser pour que ce soit fluide. Je pense que ce que l’on a trouvé est solide. Mais cette solidité-là va être reconsidérée de lieu en lieu, puisque chaque cour d’école est différente. Les circulations et les distances vont bouger, mais on sait ce que l’on va adapter. On ne repart pas de zéro à chaque fois.
Vous avez beaucoup travaillé à Montpellier. Quel est votre rapport avec l’héritage de Dominique Bagouet ?
Laurent Pichaud : Bagouet est décédé au moment où j’étais encore étudiant, sans trop savoir si j’allais être danseur ou pas. Donc je ne l’ai pas connu, je ne l’ai rencontré qu’une fois lors d’une audition. J’ai dansé dans les années 1990 avec Fabrice Ramalingom et Hélène Cathala qui venaient de la compagnie Bagouet, donc j’ai bénéficié d’une « aura », mais je n’ai pas eu de lien direct. En 2002, j’ai été interprète pour un projet des carnets Bagouet, Matière première. Je l’ai donc découvert après coup, dans la résonance de toutes les belles questions que les carnets Bagouet se posaient : C’est quoi un répertoire contemporain ? C’est quoi transmettre ? Quelles sont les conditions pour transmettre ? Est-ce qu’il y aurait une technique Bagouet ? Ces questions ont énormément fait avancer la pensée « Que fait-on du passé d’une danse contemporaine ? »
Quel rôle ces questions d’archives, de répertoire et de transmission jouent-elles dans le paysage chorégraphique, auprès des nouvelles générations ?
Laurent Pichaud : Je me situe dans la génération des années 90, qu’on a cataloguée négativement comme la non-danse, mais qui était justement une génération où on s’est d’un coup intéressé à l’histoire de la danse. Quand je commence la danse à la fin des années 80, le discours ambiant est celui d’une génération dorée qui est en train de se fatiguer. J’ai reçu cela comme héritage : « tu arrives trop tard ». Et puis on s’est rendu compte que ces chorégraphes avaient une histoire, eux aussi. Ils étaient partis travailler au Japon ou à New York, ils ont été formés par d’autres. Et prendre soin d’une histoire, pour moi, c’est normal, c’est une pensée tout à fait saine et très agréable.
La génération d’après a continué là-dedans, mais maintenant je trouve de nouveau que l’histoire de la danse est moins stimulée, institutionnellement. Si on ne porte pas cette histoire nous-même, elle ne se transmet pas facilement. Les chorégraphes sont porteurs d’une histoire. On ne vient pas de nulle part, contrairement à certains qui aiment bien dire qu’ils se sont fabriqués eux-mêmes ! Et c’est bien aussi, non pas de chercher à s’inscrire dans l’Histoire avec un grand H, mais de la considérer, de la reconsidérer, de jouer avec. La Cour des Anges s’inscrit dans cette dynamique de respect d’une filiation, même si elle est plus imaginaire et indirecte dans mon cas.
À propos de répertoire et de transmission, vous participez à Histoires de danses dans le cadre du Festival Montpellier Danse. Qu’allez-vous y présenter ?
Laurent Pichaud : Ce sera un montage de 15 minutes d’extraits de La Cour des Anges, dans la cour Montanari. Il s’agira de prendre plaisir à dynamiser les perspectives et les profondeurs possibles grâce au terre-plein central, aux arcades et à la terrasse.
La Cour des Anges de Laurent Pichaud d’après Dominique Bagouet
Festival La Maison Danse Uzès
6 juin 2026
Durée 1h.
Tournée
20 et 21 juillet 2026, extraits pour Histoires de danses dans le cadre du festival Montpellier Danse
Conception et adaptation in situ – Laurent Pichaud
Assistante – Catherine Legrand
Chorégraphie – Dominique Bagouet
Musique – 12 variations op66 de Ludwig Van Beethoven
Adaptation pour piano préparé et autres instrumentarium – Pascale Berthelot
Distribution – Jean-Pierre Alvarez, Pascale Berthelot, Christian Bourigault, Claire Chancé, Catherine Legrand, Clément Li Cruveillé, Dominique Noel, Sonia Onckelinx, Michèle Rust et les absences présentes de Sarah Charrier, Bernard Glandier et Orazio Massaro
Transmission danse finale – Jean-Pierre Alvarez
Audiodescription – Valérie Castan
Costumes – Laurent Pichaud et les interprètes en dialogue avec Dominique Fabrègue
Structure de la marionnette – Chance Kester