Edith Amsellem © Lila Pithon

Édith Amsellem : « Toutes les féminités ne racontent pas la même histoire »

Avec Le Grand Défilé, créé au Festival de Marseille avant d'être présenté à Paris l'Été puis au Festival d'Aurillac, l’artiste marseillaise transforme catwalk et backstage en espace de parole. Trois interprètes professionnelles et neuf habitantes de chaque territoire y interrogent les archétypes féminins, les injonctions qui les accompagnent et les manières de s'en affranchir.
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Comment l’art vivant est entré dans votre vie ?

Edith Amsellem : Je suis arrivée par la danse classique. J’ai commencé à quatre ans et j’ai intégré l’école du ballet de l’Opéra de Marseille. J’étais une enfant plutôt douée qu’on a longtemps poussée à se dépasser. Vers treize ans, je me suis fait renvoyer pour une morphologie jugée trop généreuse. Mes seins avaient simplement poussé. Cela a été un véritable effondrement. Je suis partie vers des études de communication et la danse est complètement sortie de ma vie. J’étais fâchée avec elle.

Elle est revenue peu à peu par d’autres portes. Aujourd’hui, je ne me sens ni chorégraphe ni danseuse. D’ailleurs, j’ai confié le regard chorégraphique de la pièce à Arthur Pérole. Je me sens avant tout metteuse en scène. Ce sont les études, les rencontres et la faculté qui m’ont menée vers le théâtre. J’ai longtemps été interprète, notamment auprès d’Eva Doumbia. Il m’a fallu du temps pour oser poser un acte et me sentir légitime. J’ai signé ma première pièce à quarante-deux ans. Et depuis je n’ai pas arrêté.

Parmi vos rencontres, laquelle a été la plus déterminante ?
© Edith Amsellem et Marguerite Ruggirello

Edith Amsellem : Un projet appelé Taxis-Théâtre, imaginé par la metteuse en scène Anne Marina Pleis, a été un véritable déclencheur. Elle invitait des artistes à s’emparer d’une ville comme décor et à y construire librement leur histoire. Pour la première fois, j’ai choisi un texte, une thématique, une parole à défendre. C’est là que j’ai commencé à faire dialoguer le réel et la fiction.

Mon désir d’espace public est né là. Aujourd’hui encore, j’ai le sentiment que cet endroit hors des cadres de la boîte noire, comme la présence des amatrices et des amateurs, apportent une vérité particulière. Cette proximité permet d’aller toucher plus profondément les gens et rend les choses plus vraies.

Comment est née l’envie de travailler autour du défilé ?

Edith Amsellem : Depuis mes débuts, mon travail s’articule autour de deux préoccupations. La première consiste à faire dialoguer un espace avec un texte ou une thématique. La seconde interroge la place des femmes dans la société. J’ai commencé avec Les Liaisons dangereuses sur un terrain multisport, en installant Merteuil et Valmont sur un faux terrain d’égalité pour parler des disparités criantes entre les hommes et les femmes. Puis il y a eu Yvonne, princesse de Bourgogne sur un château-toboggan autour de la cruauté sociale, avant un Petit Chaperon rouge conçu comme une installation plastique et sonore en forêt.

Pendant le confinement, alors que j’étais artiste associée au Zef à Marseille, j’ai créé Vous êtes ici, une célébration du spectacle vivant qui investissait l’ensemble d’un théâtre. C’est à ce moment-là qu’est née l’envie de faire entrer des habitantes et des habitants dans une forme portée par des interprètes professionnelles. Certains espaces restent volontairement ouverts et se réécrivent à chaque reprise avec les personnes du territoire. J’avais envie de faire entrer le réel dans une écriture exigeante, construite et pleinement dramaturgique.

Comment est né Le Grand Défilé ?

Edith Amsellem : Grâce à ma fille. Elle a vingt-cinq ans et elle est ultra-féministe. À un moment, j’ai senti que sa pensée commençait à me dépasser. Elle était plus déconstruite que la mienne. J’ai eu envie de me frotter à cette jeunesse et de comprendre ce qui me fascinait tant chez elle.

J’ai alors réuni trois interprètes professionnelles aux profils très différents. La première est une femme trans qui revendique pleinement son hyperféminité sans chercher le « passing » – le fait d’être reconnu·e et identifié·e comme appartenant à un genre social, une classe sociale, une race sociale par la société, les individus et/ou soi-même. La deuxième défend ce qu’elle appelle la « bimboïfication du monde » et considère son hyperféminité comme un espace de liberté plutôt que comme une soumission au regard masculin. Lorsque je l’ai rencontrée, j’avais du mal à la suivre. Aujourd’hui, elle m’a convaincue. La troisième est un véritable caméléon, quelqu’un de très fluide dans son apparence et sa manière d’être au monde.

Toutes trois portent leur propre vision de la féminité contemporaine. Elles constituent la colonne vertébrale du spectacle. Leur seule présence le rend profondément féministe. À chaque représentation, neuf femmes du territoire viennent les rejoindre.

Comment choisissez-vous ces participantes ?

Edith Amsellem : Je ne les choisis pas. Elles ne sont pas rémunérées et il ne me paraît donc pas juste de les sélectionner moi-même. Les appels à participation sont relayés par les équipes des théâtres.

Je demande simplement des femmes qui ont envie de monter sur scène, de travailler sur le récit de soi et qui possèdent déjà une pratique artistique, en danse ou en théâtre. J’essaie surtout d’éviter de retrouver uniquement le public habituel des salles. Je veux que les lieux aillent chercher des femmes avec d’autres parcours, d’autres réalités.

À Marseille, le groupe est magnifique. On y trouve des femmes de tous horizons, de tous corps et de toutes origines. Un ensemble qui ressemble réellement à la ville.

Comment travaillez-vous avec elles ?

Edith Amsellem : Nous passons un week-end en non-mixité dans un studio de danse avec les neuf participantes, l’une des interprètes professionnelles et moi. Les trois actrices tournent d’une séance à l’autre afin que chacune puisse transmettre sa manière d’aborder le projet.

Le spectacle se déploie en deux temps. D’abord un défilé. Puis une invitation faite au public à nous suivre dans les coulisses. Nous basculons alors dans une exposition vivante où chaque participante occupe une plateforme tandis que les spectateurs circulent librement.

Nous apprenons donc à chacune à défiler puis nous tirons au sort les archétypes féminins qu’elles vont incarner lors d’un rituel presque chamanique. Je leur demande ensuite d’écrire ce qu’elles souhaitent faire de cet archétype. Puis elles enregistrent un message vocal destiné à leur meilleure amie pour raconter ce que ce travail a réveillé en elles. Enfin, elles reviennent sur les injonctions contradictoires qui les ont accompagnées depuis l’enfance et qui continuent parfois de les traverser.

Le spectacle change donc selon les femmes qui le portent ?

Edith Amsellem : Oui. Il existe douze archétypes. Les trois figures les plus sexualisées sont portées par les interprètes professionnelles, les autres par les participantes.

Une femme peut hériter de la figure de la Mariée et rêver de se marier. Une autre peut rejeter totalement cette idée. Pour la Vierge, j’ai rencontré des jeunes femmes qui souhaitaient rester vierges jusqu’au mariage en raison de leur éducation ou de leur religion, et d’autres qui lançaient en riant« J’incarne la Vierge et je rêve de faire du sale ».

Les archétypes restent les mêmes, mais les récits changent constamment. C’est ce qui rend chaque représentation unique. Moi, je ne me mêle jamais du fond de ce qui est raconté. Cette parole leur appartient.

Dirigez-vous leurs textes ?

Edith Amsellem : Je leur donne un cadre dramaturgique. Je peux réorganiser certaines idées, déplacer une phrase ou une autre pour que le récit gagne en force et en lisibilité, mais je ne touche jamais au fond.

Je veux que cette parole puisse être entendue par tout le monde. Si leurs parents viennent voir le spectacle, je veux qu’ils puissent comprendre ce qui est dit. Je fais tout pour éviter un discours trop théorique. Certaines développent une réflexion très élaborée, d’autres non. Je laisse chacune là où elle se trouve et je ne cherche jamais à la déplacer.

Comment choisissez-vous les lieux qui accueillent le spectacle ?

Edith Amsellem : Je cherche des lieux patrimoniaux, de beaux écrins, des endroits où une Fashion Week pourrait avoir lieu. À Marseille, nous investissons les Ateliers Jeanne Barret. Le défilé se déroule dans l’espace extérieur et les coulisses dans la salle d’exposition. À Paris, nous jouerons au Carreau du Temple dans une configuration inspirée des défilés de haute couture.

À Aurillac, nous serons au Haras et le défilé prendra place dans le manège de dressage des chevaux. Aller parler des injonctions faites aux femmes dans un lieu de dressage, je trouve cela particulièrement fort. Le directeur a eu là une idée magnifique.

Qui vous accompagne sur cette création ?

Edith Amsellem : La musique et la scénographie sont signées Francis Ruggirello, mon compagnon de route depuis plus de treize ans. Le regard chorégraphique est assuré par Arthur Pérole. Sur scène, on retrouve Léo Landon Barret, Myriam Lehman et Anna Longvixay.

Les costumes ont été imaginés par Colombe Lauriot Prévost. Ils sont entièrement réalisés à partir de matériaux de récupération. Je lui ai demandé de travailler autour du linge de maison et de tout ce qui évoque la féminité et l’enfance , comme les robes de mariée, les torchons, les serviettes, les broderies, les nappes, les édredons ou les  coussins.

Il y a beaucoup d’humour dans ces costumes. La Vierge porte par exemple une auréole jaune ornée de petits canards. Comme le spectacle, ils abordent des sujets parfois difficiles avec un véritable grain de folie et de joie.

La musique composée par Francis Ruggirello fabrique des paysages sonores. Chaque archétype possède sa couleur sonore. Lorsque la mariée apparaît, une mélodie évoque immédiatement les noces. Le catwalk est volontairement très simple, en bifrontal. En revanche, la seconde partie se transforme en véritable espace d’exposition avec ses plateformes et ses cartels. À ce moment-là, nous sommes au musée.


Le Grand Défilé d’Édith Amsellem – Cie ERd’O
Les Ateliers Jeanne Barret dans le cadre du Festival de Marseille
Les 20 et 21 juin 2026
durée 1h

Tournée
22 et 23 juillet 2026 au Festival Paris l’Été en coréalisation avec le Carreau du Temple
19 au 21 août au Festival d’Aurillac
26 septembre 2026 au Théâtre Brétigny
9 octobre 2026 au FAB Festival International des Arts de Bordeaux Métropole
24 avril 2026 au Théâtre du Fil de l’eau, Pantin
22 mai 2026 au Théâtre de Grasse scène conventionnée
4 au 6 juin 2026 à La Passerelle, scène nationale de Gap et des Alpes du Sud

Mise en scène d’Édith Amsellem assisté de Noémie Deux
Avec Léo Landon Barret, Myriam Lehman, Anna Longvixay et 9 amatrices
Co-écriture d’Édith Amsellem, Marianne Houspie, Léo Landon Barret, Myriam Lehman, Anna Longvixay
Scénographie et création musicale de Francis Ruggirello
Costumes de Colombe Lauriot Prévost assistée de Thelma di Marco Bourgeon
Collaboration chorégraphique – Arthur Pérole
Collaboration artistique – Marianne Houspie
Coach vocal – Patricia Cefaï
Régie générale – Jean-Marie Bergey ; Régie son – Christophe Cartier ; Régie costumes – Silvia Romanelli

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