Sejong Center for the Performing Arts © Shinjoong Kim

MULJIL (물질) : La belle poésie flottante de Jinyeob Lee

Au Festival d’Avignon, dans le cadre de l’invitation faite à la langue coréenne, la metteuse en scène présente cette pièce créée en 2019. Une performance visuelle qui fait de la flottaison un matériau artistique inédit et porte un regard humaniste sur le monde.
5 juillet 2026
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Quatre bassins rectangulaires posés à la verticale, alignés sur le plateau à intervalles réguliers, plantent l’unique décor de la performance à venir. Tous remplis d’une eau limpide que laissent transparaître les parois de verre, ils habitent l’espace encore vide de toute présence humaine. Ce n’est qu’au tout dernier moment, lorsque les spectateurs retardataires gagnent leurs places dans les gradins, que les premières images de MULJIL (물질) se laissent légèrement deviner. Le spectacle n’a pas commencé, mais c’est déjà comme si.

Sejong Center for the Performing Arts © Shinjoong Kim

Tour à tour, quatre individus grimpent sur un escalier amovible et se laissent glisser, debout, jusqu’au fond de leur aquarium respectif. Instantanément, vêtements et chaussures se gorgent d’eau et collent à la peau, les dernières bulles d’air remontent encore quelque temps jusqu’à la surface. D’un bassin à l’autre, quelqu’un vient s’assurer que le niveau de l’eau arrive bel et bien entre le nez et la bouche de chaque interprète. Tout juste assez pour respirer, tout juste assez pour susciter chez les spectateurs cette sensation de risque, cette pensée que la pièce qui s’annonce n’a rien de bien confortable pour celles et ceux qui la portent. Ces vérifications effectuées, les lumières public peuvent s’éteindre et la représentation commencer.

Entre deux

Quatre bassins, quatre personnages distingués par des costumes de l’ordinaire signés Gyonginn Kim. Une jeune femme aux lèvres grossièrement peintes en rouge, une silhouette masculine engoncée dans un costume-cravate, une femme enceinte chargée de ses sacs de courses pleins à craquer et un homme en tenue faussement décontractée, dont les épaules semblent alourdies par le travail et le quotidien. Jinyeob Lee s’appuie sur ces quatre stéréotypes contemporains comme point de départ d’un objet artistique d’une beauté rare et d’une poésie puissante.

Sejong Center for the Performing Arts © Shinjoong Kim

Inspirée par les plongeuses de l’île de Jeju, qui sondent les fonds marins en apnée en quête de coquillages de valeur, la metteuse en scène coréenne se fascine – et le public avec – pour les corps en suspension dans l’eau. Même immobile, l’image de ces êtres que l’on sait en vie et qui flottent pourtant sans résister est saisissante. Bientôt ils s’animeront, puis redeviendront immobiles, et ainsi de suite, comme un état étrange sans cesse balancé entre la vie et la mort. C’est dans cet interstice que se déploie MULJIL (물질), pour y peindre le portrait de nos sociétés contemporaines.

De légers fardeaux

L’une après l’autre, chaque figure devient ainsi le centre de l’attention, que les trois autres observent silencieusement en même temps que le public. La même structure se répète alors : un court texte, dit simultanément en coréen et en anglais en guise de présentation, suivi d’une performance solo, en flottaison. Littéralement sous l’eau des injonctions sociales, sexistes, professionnelles ou sexuelles, se joue le ballet hypnotique de ces corps qui s’allègent de leurs fardeaux. Une écriture qui, sur la musique de Jimmy Sert, révèle toute la féérie de ce qui, lourd à l’air libre, est soudain suffisamment léger pour remonter à la surface.

Un monde ouvert
Sejong Center for the Performing Arts © Shinjoong Kim

Jinyeob Lee ne s’en tient toutefois pas seulement à cette métaphore. Ce regard qu’elle pose sur notre contemporanéité lui permet surtout d’ouvrir une autre porte, à valeur d’autant plus universelle. Partant du principe que nous sommes tous des corps distincts à la dérive dans une même mer, elle étend sa réflexion humaniste aux questions migratoires. Avec le concours de participants amateurs, comme attirés depuis les gradins par une force supérieure, elle peuple désormais ses bassins de duos. Étrangement, la tendresse de la rencontre prime alors sur l’étroitesse des structures, qui laissent pourtant peu de place au mouvement.

Or c’est précisément cette approche sincèrement optimiste de l’humain qui paraît animer la metteuse en scène. En témoigne cet appel auquel quatre spectateurs volontaires répondent pour, à leur tour, plonger entièrement vêtus dans les aquariums. En témoigne aussi une ultime proposition participative invitant le public à ritualiser à l’unisson avant de regarder ensemble les étoiles. Un dernier geste dont la niaiserie prête particulièrement à sourire, mais qui n’efface en rien la beauté profonde de toutes les images qui l’ont précédé.


MULJIL (물질) de Jinyeob Lee
Création 2019
Cloître des Carmes –
Festival d’Avignon
Du 4 au 7 juillet 2026
Durée 1h

Tournée
15 et 16 juillet 2026 au Grec Festival – Barcelone

Avec Aeri Lee, Hyunsung Seo, Jaeho Lee, Joonbong Kim, Kwanghyun Ma et Zem-Zem Bizot, Ibrahima Gassama, Oumar Gramboute, Sara Louis, Noella Ouslam
Mise en scène – Jinyeob Lee
Texte – Jaeuk Shin
Son – Jimmy Sert
Lumière – Hayoung Jeong
Costumes – Gyonginn Kim
Régie plateau – Wonsuk Choi

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