Après avoir traversé une rue bordée d’ateliers et de bâtiments manufacturiers, on pénètre dans l’ancien technicentre SNCF de La Mulatière. Ce vaste espace brut, où l’on réparait jadis les locomotives, et désormais transformé en centre culturel, accueille différents événements de la métropole lyonnaise, dont la Biennale de la danse. Idéal pour des formes immersives et des performances hors normes, l’endroit a tout d’une page blanche à inventer.
Rappelant les friches industrielles, le lieu convient parfaitement à Marco da Silva Ferreira et à son univers. Sa nouvelle création-manifeste contre le patriarcat et la militarisation des sociétés ne pouvait rêver meilleur écrin. Avec ses arches de béton et son atmosphère brute, il se prête à merveille à l’idée d’une révolution pacifique menée par les corps.
l’astre sombre de ce régiment dégenré

Au centre d’une scène en quadrifrontal, pensée comme un ring, les danseurs et danseuses entrent un à un dans un nuage de brume. Torses bombés, gestes saccadés, mouvements d’épaules bloqués, presque mécaniques, ils avancent, portés par le flux musical techno de Rui Lima et Sérgio Martins. Dernier à rejoindre le groupe, le chorégraphe impose sa présence magnétique. Le visage fermé, le corps tendu, il devient l’astre sombre de ce régiment dégenré.
Très vite, la troupe devient bataillon, escouade, meute. Tous pulsent à l’unisson. Les pas, aux accents militaires, imposent une cadence, une marche. Mais imperceptiblement, une autre voie se dessine. Les mouvements gagnent en ampleur, la gestuelle se fluidifie. Et le chant, tel un cri de ralliement, demande à l’assemblée « Es-tu avec moi ? »
Du queer et des poings serrés
Vêtus de débardeurs métalliques qui évoquent autant la cotte de maille qu’un esthétique queer, ainsi que de pantalons bleu-violet aux reflets changeants, les interprètes cherchent le frottement, la déviation, la chaleur. Les corps ondulent, se frôlent, se touchent jusqu’à se fondre. Dans leurs gestes charnels et sensuels affleure un rêve émancipateur, tandis que leurs visages fermés racontent la détermination et la lutte.
La force de la pièce réside dans cette troupe habitée dont l’engagement est total. Leur présence hypnotise, leur énergie ne laisse pas indifférente. Chaque danseur et chaque danseuse, par sa singularité, devient l’élément indispensable d’un tout mouvant. Leur talent est tel que la transe techno point à l’horizon, sans jamais pourtant atteindre son acmé, tant la pièce se cherche encore.
Une utopie inachevée

Il subsiste des failles, avec des fins multiples qui brouillent le message, une esthétique parfois datée, faite de lasers et d’effets lumineux rappelant les shows des années 1990, et un final qui perd en intensité après avoir atteint une puissante communion. Lorsque la horde voluptueuse et espiègle se jette dans le public, brise le quatrième mur et disparaît dans les gradins, la magie est absolue. Mais le retour sur le plateau peine à retrouver cette force.
Sur ce ring aux effets miroitants, les corps racontent néanmoins quelque chose d’essentiel. Ils dessinent le passage d’une rigidité martiale à une sensualité accueillante, la transformation d’une armée en communauté. F*ckin future n’est pas encore totalement abouti. Le rêve d’émancipation et d’amour collectif n’est pas atteint, mais il ne demande qu’à exploser aux quatre coins de la salle et à déborder bien au-delà des carcans et des murs.
F*ckin future de Marco da Silva Ferreira
Pièce pour 8 danseur·euses – 2025
Les Grandes Locos – Biennale de la danse
du 18 au 20 septembre 2025
Durée 1h10
Tournée
10 et 11 octobre 2025 au PACT Zollverein, Allemagne
14 au 16 novembre 2025 au Festival de Otoño, Madrid
20 et 21 novembre 2025 à Tandem scène nationale – Hippodrome de Douai, France
25 et 26 novembre 2025 à La Condition publique – Roubaix en partenariat avec La Rose des Vents – Scène nationale de Villeneuve d’Ascq, dans le cadre du NEXT Festival, France
29 novembre 2025 à l’Espace des Arts de Châlon-sur-Saône, France
5 et 6 décembre 2025 au Teatro municipal do Porto, Portugal
12 et 13 décembre 2025 à Charleroi Danse, Belgique
20 au 22 février 2026 au Centro Cultural de Belém, Lisbonne, Portugal
27 au 30 mai 2026 à Chaillot – Théâtre national de la Danse, Paris, France
Direction artistique et chorégraphie de Marco da Silva Ferreira
Assistance artistique et dramaturgie – Catarina Miranda & Cristina Planas Leitão
Avec Catarina Casqueiro, Eríc Amorim dos Santos, Fábio Krayze, Doisy Bryan, Marco da Silva Ferreira, Matias Rocha Moura, Max Makowski, Nala Revlon
Interprète (en formation) – José Santos
Interprète (en résidence) Mélanie Ferreira
Musique de Rui Lima & Sérgio Martins
Lumières de Teresa Antunes & Rui Monteiro